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les Sanguinaires

les oeuvres > FINS DU MONDE, FINS DE L'HUMANITE

les Sanguinaires ou la « Planète veuve » par Jean Bardiot,  Scorpion éd., coll. « Alternance », 1 vol. broché, in-12ème, 190 pp. couverture muette. roman d’expression française
1 ère  parution : 1956
fins du monde, fins de l'humanité

Jean BARDIOT
(aucune référence)

Le récit s’ouvre sur un réquisitoire contre tout ce qui était vivant. Dans le domaine social, l’homme, hypocrite et menteur, impose un progrès débilitant. Aujourd’hui, la nature est vide de l’homme :
« L’homme s’était évanoui mais l’énorme machinerie terrestre fonctionnait avec la même automaticité qu’au temps où il y avait des faneuses en juin et des laboureurs en novembre. Les étés flambaient sur les sommets sans arbres et sans fleurs. Les mers les plus belles, animées par le rythme amoureux des marées, fouaillées par les vingt-quatre vents antiques, tordues par les colères des équinoxes hurlaient, glapissaient comme de vieilles folles. Les tempêtes de neige encapuchonnaient les Alpes inutiles. »
En réalité, ce monde devait mourir. Car la bête l’avait emporté sur l’homme qui a inventé la corruption, la passion imbécile du bruit, l’érotisme vide, l’inceste et la zoophilie. Socialement, le type humain était décadent, ce qui a précipité le mouvement :
« Un magistrat aussi vertueux n’eut certes point commis l’erreur de saluer ce grand poète de l’autre siècle qui sentait la punaise le pipi et l’absinthe. Il avait eu le tort de naître à une époque où le sodomite n’était qu’un asocial aux mœurs unanimement décriées. Depuis, des rois, des maréchaux, de hauts dignitaires avaient contribué activement ou passivement à la promotion étonnante du philopède. Le septième cercle de l’Enfer était devenu un salon immense peuplé de gens de bien. »
Avec le règne des psychotechniciens, les hommes se sont rangés en classes sociales distinctes. Au bas de l’échelle, se situent les « zobréros », la valetaille des vaincus, les prolétaires qui pourrissent dans des conditions révoltantes, canalisés par la religion. Les patrons sont soutenus par les «bocadors », conférenciers charismatiques à leur dévotion , dont l’image est véhiculée à travers des médias manipulés. L’amour du sang, dont la chasse est un reflet, prouve que les Dieux sont à l’image de l’homme, rendant toute religion inutile, y compris le christianisme.
Le pouvoir, en ce monde futur de 2050, est détenu par six dictateurs, purs produits de la méchanceté et décadence de l’époque, qui s’appellent eux-mêmes les « homotimes » . Ce sont des vieillards qui vivent en un château isolé, dans la sierra de Los Lobos :
« L’ascension des six sages à la magistrature suprême était sanctionnée automatiquement par l’abandon de tous leurs biens au profit de la communauté. Mais chacun d’eux savait que trois mois après son élection il se retrouverait à la tête d’une fortune dont il ne jouirait d’ailleurs pas. Galbo était d’une cruauté néronnienne, Néra pédéraste, Latek gâteux, Elba ivrogne, Shobim hystérique et Agman, le doyen, sinueux comme un membre d’archevêque. »
Détenant un pouvoir sans limites, ils exercent une effrayante répression sur une masse amorphe et coupable. Sous les oripeaux d’une pseudo-démocratie, la terre s’étant mise en république mondiale, ils suivent une Constitution soi-disant originale, en fait « un démarquage d’anciennes Constitutions en pire ». Ils dressent un constat cynique de l’état du monde. Bien que les guerres entres races s’étaient toutes éteintes puisqu’il n’y avait plus que des métis, les millions d’assassinats particuliers qui se déroulaient sur terre, ne suffisaient pas à enrayer la progression du mal. L’amollissement dû au confort moderne avait bloqué toute initiative :
« Une multitude de petites trouvailles domestiques, ingénieuses ou farfelues, transforme la vie du civilisé en un paradis (…). Nous ne nous apercevons pas que cette civilisation nous asservit à la chaussette inusable et à la chemise-qu’on-ne-repasse-pas. C’est une civilisation de paresseux. (…) Elle fait de nous les esclaves satisfaits du confort, de la mayonnaise préfabriquée et du spaghetti-minute. »
La civilisation n’est donc plus qu’un mot, l’humanité un échec et l’homme une faillite. La dégénérescence collective repose sur celle de l’individu. Des mâles dévirilisés,  asexués répandent une androgynie inacceptable :
« Les grands géniteurs n’existent plus. J’ai cherché en Russie et en Afrique des boxeurs poids lourds. Il ne reste plus que des mouches. Il y a deux siècles on trouvait encore des piliers de rugby velus comme des orangs. C’étaient de magnifiques animaux. Aujourd’hui nos athlètes n’ont pas plus de poils que des filles. »
La mémoire culturelle des siècles passées sera, elle aussi, annihilée par des invasions plus que probables :
« Permettrez-vous que des millions de nichilodos à peau blanche, noire ou safranée, campent victorieux et saouls, au cœur de Rome ou de Paris ? Voulez-vous voir dans les Champs- Elysées, les feuilles de marronniers palpiter sous les millions de poux apportés par les vainqueurs ? »
Se sachant aussi misérables et méprisables que leurs concitoyens, les six Sages prendront la décision d’anéantir l’humanité, de vider la terre de la présence humaine, en agissant de manière concertée et rationnelle, chacun d’entre eux devant s’occuper d’un secteur spécialisé. Lorsqu'ils auront réussi dans leur entreprise, mais seulement à ce moment-là, ils font le serment de se suicider pour clore définitivement le programme.
Des armes à virus , forgées en des usines souterraines, seront lancées sur tous les pays du monde, en commençant par les villages, en une répétition générale, suivies par les îles afin d’isoler les continents. Elle seront suivies par des armes de destruction massive, champ de prédilection de l’un des Six :
« Il devint lyrique lorsqu’il étudia les possibilités miraculeuses de ses derniers engins. Ils pulvérisaient le granit. Ils faisaient fondre l’acier même lorsqu’il était noyé dans le béton. Ils le sentaient. Ils le détectaient. Ils avaient la haine du métal. Les bombes s’attaquaient sans hésitation aux ponts, aux viaducs, aux canalisations, aux rails, à tout ce qui était métal, de la grue géante à l’évier, de l’automotrice à la cuiller à pot. »
Avant cela, il importe de détruire toute trace des œuvres humaines, surtout les plus belles. C’est Agman, le chef des Six et le plus pervers, qui aura pour tâche de parfaire cette importante mission. Il fera convoyer en avion, de partout dans les monde, les œuvres picturales les plus célèbres , toutes celles qui donnèrent de la société une idée trop favorable, pour les livrer avec délectation aux flammes :
« Il frissonna en voyant le beau ventre de Bethsabée se gonfler comme un pet-de-nonne avant d’éclater sous la morsure du feu. (…) Il voulait voir…oui… il voulait voir craquer les cuisses de l’Olympia et suivre sur le visage de la belle Zélie le cheminement des flammes à l’assaut des accroche-cœur du front. Mais il se promettait bien, cette fois, de procéder avec une lenteur gourmande. »
Cette destruction précéda de peu des troubles sociaux de plus en plus importants, que l’on suscita en de nombreux pays. Avec l’émergence dans les peuples d’une mystique de la destruction, puisque la fin du monde aurait été prédite et que l’on devait suivre la volonté de Dieu, des déplacements de masse jetèrent sur les routes des millions de pèlerins voués à la mort, que précédaient des prophètes, ce qui simplifia la tâche des Six, qui aidèrent, comme il se doit les malheureux dans leur quête :
« Une heure ou deux avant l’aube, alors que la flamme des cierges devenait plus pâle, des rockets passaient et repassaient silencieusement à cent mètres puis à vingt au-dessus des champs bossués par les corps. En quelques minutes tout était consommé. »
Par moments, les « Sanguinaires » s’étonnèrent de la facilité de leur entreprise. Aucune opposition ne s’était dressée contre eux, ce qu’ils auraient presque souhaité. Ils mirent cette passivité sur le compte de la déchéance humaine :
« Devaient-ils abandonner l’espoir de voir se dresser contre eux un révolutionnaire… un vrai…un Spartacus…un Savonarole… un Ferrer… un de ces conducteurs de peuples qui apparaissent brusquement aux époques où la foule hurle à la mort. Hélas ! les trublions nobles, les mendiants de la liberté s’étaient en quelques siècles, mués en esclaves, des esclaves gras et satisfaits. »
Les éradications en masse, les suicides collectifs prenaient encore trop de temps. Il fallait accélérer le processus si l’on voulait terminer dans un délai raisonnable. Alors, ils firent édifier des usines cyclopéennes où l’on fabriquait à la chaîne des engins de mort sans pilote, lâchés immédiatement au-dessus des grandes villes, Rome, Londres ou Paris :
« Larguée de vingt mille mètres de hauteur à la verticale de Notre-Dame, la bombe stoppa aussitôt tous les gestes de la vie à l’intérieur d’un cercle parfait de 20 kilomètres de diamètre. On eût dit qu’une épidémie foudroyante de paralysie avait fondu sur la ville et les départements voisins. Tous les êtres vivants avaient été surpris dans l’attitude même qui était la leur à 16h 36 ce jour-là. (…)  Les vitres des maisons n’avaient pas bougé, mais les habitants, victimes d’une affection cardiaque collective, s’étaient immobilisés, celui-ci au volant de son camion, cet autre le nez sur sa chope, dans la banalité des gestes quotidiens.
Quinze jours après, atteints à leur tour par la lente pourriture de la pierre et de l’acier, toutes les maisons, tous les palais de Paris tombaient en poussière. »

On aida, dans les villes restantes, la lie du monde à s’exprimer :
« La cruauté avait ses artistes. Ils sculptaient les oreilles ou les nez à coups de couteau ou s’acharnaient sur les jeunes seins qu’ils coupaient comme des grape-fruits. Les plus ignobles avaient trouvé un jeu de mardi-gras qui amusait les autres. Ils se faisaient des moustaches brunes, blondes ou rousses avec le pubis des filles.»
Tous ceux qui désiraient encore respirer, tous ceux qui avaient assez de conscience personnelle ou un instinct de survie exacerbé, qui se réfugiaient dans des cavernes, des abris, des caves, des retraites blotties au fond des bois, furent traqués par des armées spécialisées et renvoyés au néant, jusqu’à l’expiration des derniers humains libres.
Puis, ils s’attaquèrent aux animaux, ce qui fut plus facile, afin d’éviter que la vie vers l’évolution ne reprenne un mauvais chemin. Ils empoisonnèrent l’atmosphère du monde entier avec des poisons volatils et indétectables, utilisant les vents comme vecteurs de mort. Légitimement satisfaits de leur entreprise, les Six, lors de la dernière séance du Conseil, firent inscrire dans le marbre le beau souvenir de ce jour béni où une Terre vierge, débarrassée de la vie qui la polluait, pourrait poursuivre sa route inutile pour l’éternité. Enfin, ils se firent trancher la gorge par de jeunes aides, lesquels, à l’instar des serviteurs des pharaons d’antan, moururent, mécaniquement enfermés avec leurs maîtres. L’humanité était morte.
Un texte difficilement soutenable mais indéniablement original. L’auteur s’est lancé à cœur joie dans le dérèglement moral, appuyant le sadisme et le cynisme de ses remarques sur le rejet des valeurs humanistes. Un texte foncièrement réactionnaire, qui stigmatise le progrès et toutes les valeurs positives, telles que la bonté, l’amour, la création, la fraternité, ne retenant de l’homme que sa partie animale, avec une préférence pour les dérèglements sexuels, en utilisant, au plan formel, la métaphore globalisatrice de «la fin du monde ».
Au plan du fond, le style maniéré, amphigourique, poseur, qui emploie des termes depuis longtemps disparus de la langue – scions, priola, foal, nichilidos, jambot, frairie – prouve la recherche permanente d'une pose de l'auteur dans l’atteinte d’un « statut littéraire ».


couverture du roman "les Sanguinaires"
couverture de ce roman dans une collection qui a présenté maints textes conjecturaux
 
 
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