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le Triomphe des sufragettes

les oeuvres > GUERRE DES SEXES, MATRIARCAT

le Triomphe des Suffragettes par Jacques Constant, Librairie universelle éd., sd (vers 1910), 1 vol. broché, in-12 ème , 296 pp. couverture illustrée par Jules Roy. roman d’expression française
1ère  parution : 1910
guerre des sexes, matriarcat -  péril jaune et guerre des races


Jacques CONSTANT

(aucune référence) S'agit-il d'un pseudonyme? Pour le lecteur intéressé, rendez-vous sur le site "à propos de la littérature populaire" où tout un débat s'est organisé autour de l'identification de cet auteur dont le nom pose problème.

Jean Decorail, un jeune homme pauvre et mignon, est sauvé par Andrée Ravière et son amie Raymonde, à bord de leur petit avion personnel atterrissant à cause d’une panne mineure. Pris à bord, réconforté, puis emmené dans l’appartement d’Andrée, Jean deviendra l’observateur privilégié des mœurs de cette nouvelle société bâtie par les femmes qui se sont emparées du pouvoir politique lors de la Révolution de 1950 :
« On n’ignorait pas que maintenant les femmes étaient électrices et éligibles, qu’elles avaient accès à la plupart des fonctions publiques, mais on en riait sans deviner la révolution économique qui s’élaborait. Il est vrai qu’elle s’accomplissait petit à petit, sans à-coups brusques. Et tandis que la nationalisation du sol et l’établissement des monopoles d’Etat avait déchaîné la guerre civile, le règne féministe s’établissait solidement au milieu de l’indifférence générale. »
Il rencontrera les responsables féminins qui détiennent les postes-clé. Andrée, aux multiples compétences, parlant six langues, députée, adjointe de la grosse et redoutable Mme Milner, patronne du puissant trust des métaux, sera troublée par Jean. Elle lui permettra de vivre  chez elle au «Splendide Hôtel » pour qu’il se refasse une santé. L’hôtel abrite beaucoup d’autres femmes de premier plan qui toutes se connaissent. Mme Aïdos, par exemple, la directrice de la banque franco-bulgare qui travaille en étroite collaboration avec Mme Milner ; la doctoresse Kibieff ou Jane Symian, la poétesse droguée à l’opium, dont l’usage est licite. En face, le panthéon des hommes, voués aux fonctions secondaires, puisque la république des femmes – idéal utopique des féministes au XIXème siècle - les a asservis et dévirilisés. Ils servent comme agents de liaison ou … étalons pour des dames trop prises par leur travail :
«Je m’étais laissé dire que ces messieurs des « Maisons closes » en (=«dragées d’Hercule», sorte de Viagra) faisaient journellement usage pour être toujours prêts ! -Jamais de la vie ! (…) On obtient leur virtuosité exceptionnelle grâce à une sévère sélection des mâles, à de très courtes périodes de service suivies de longs farnientes à la campagne, enfin à une hygiène sévère et à une nourriture choisie. Malgré ces précautions d’ailleurs, la plupart de ces pauvres diables n’atteignent pas la quarantaine… »
Il s’est donc développé un harem d’hommes entretenus, êtres ambigus, dont l’homosexualité s’affiche ouvertement, occupés uniquement à séduire, à se disputer ou à discuter de frivolités :
« Les hommes, eux, ont endossé l’habit de soirée qui, par un caprice de la changeante mode, copie les costumes chatoyants du XVIIème siècle : pourpoint de soie céladon ou rose, hauts de chausse de satin blanc bordés d’argent ou formant des nœuds, bas de soie, souliers à ponts-levis, canne à rapière, rabat de mousseline bordée de guipure, vaste feutre gris à plumes blanches. »
Fêtes somptueuses, habillements baroques, stupre, relations sexuelles éphémères, argent facile, défilent devant les yeux de Jean que sa condition provinciale et son état de pauvreté ont protégé jusque là.Très vite, il sera entouré d’un groupe «d’amis », tels que Pierre levée, Roger lemire, Xaintraille ou Luis Diego dit «Louisette», qui se chargeront de le déniaiser:
«Des hommes en cheveux longs, en grands chapeaux empanachés, en costumes tapageurs, déambulaient à pas lents, le poing gauche à la hanche, la main droite sur une haute canne à pomme d’or. D’un sourire lascif ils aguichaient les femmes aux terrasses des cafés et d’autres, indifférents, adressaient leurs œillades aux deux sexes, car jamais l’homosexualité n’avait fleuri aussi abondamment. »
Par eux il connaîtra les hauts lieux du Paris «branché» comme le « Cathleya-bar », lieu des rendez-vous interlopes, ou les fêtes décadentes chez Mme Milner, sans que cela aide à le convaincre de céder à Andrée à l’égard de laquelle pourtant il nourrit un tendre sentiment.Les hommes, « les vrais» sont, soit employés à des travaux de force dans les mines ou l’industrie,  et laissés incultes, soit se retrouvent au sein de minuscules groupes d’opposition conservateurs siégeant au Parlement. Le Dr. Lorris est l’un de ceux-ci, qui analyse le marasme économique, l’instabilité internationale et l’affairisme d’état comme amplifiés par le pouvoir féminin lequel a joint aux travers des hommes la volonté de revanche des femmes :
« Puisque grâce à nos discussions, à notre fatigue, disons le mot, à notre veulerie, vous êtes arrivées au pouvoir, vous auriez dû en profiter pour mettre en pratique vos idées, vos théories, votre idéal. Or, qu’avez-vous fait depuis 1972, date des premières élections qui assurèrent la majorité féministe? Rien que pervertir les syndicats ouvriers et les trusts patronaux qui forment le collège électoral. (…) Quand vous voudrez, je vous prouverai que vous vous êtes contentées d’être nos pâles imitatrices. Vous n’avez rien inventé, rien démoli, rien innové ; vous avez rendu vôtres, en les tournant à votre profit, nos lois, notre organisation, notre société telle qu’elle est sortie de la révolution de 1950, parce que vous n’avez pas d’idées originales, pas de théories neuves, pas d’idéal personnel. (…)Allons, il fallait avoir le courage d’avouer la vérité, si peu séduisante qu’elle fût ; les femmes avaient su accroître la misère sociale et l’inégalité. A la dureté masculine, elles avaient substitué un égoïsme plus féroce, une injustice plus criante. L’homme était impitoyable et brutal, la femme était complètement amorale. Son désir exaspéré de paraître, d’éclabousser, de triompher, effaçait chez elle tout autre sentiment, détruisait toute bonne volonté»
Car la situation intérieure et extérieure de la France est inquiétante. Le racisme sordide introduit de solides clivages dans cette société féminine supposée unie :
«C’est encore Peau de goudron qui fait des siennes. Cheveux crépus, nez épaté où par la pensée on suspendait un large anneau d’or, lèvres proéminentes, celle qu’on avait baptisé de ce surnom était un remarquable échantillon de la race nègre. Son goût pour les chemisettes claires et les cravates aux couleurs éclatantes joint à une compréhension lente l’exposaient aux farces, quelquefois méchantes, de ses collègues. Elle souffrait d’autant plus d’être leur risée que son orgueil l’empêchait de reconnaître son infériorité intellectelle. Quand Irma lui affirmait « qu’une blanche vaut deux noires », elle discutait âprement et au bout d’un quart d’heure s’apercevait enfin qu’on se moquait d’elle. »
Les syndicats féministes avec à leur tête Irma Bozérias sont relayés au Parlement par une passionaria, Mme Launey, présidente du groupe des «Bellamistes». Elle dénonce les tripotages électoraux, le détournement des biens publics, les lois sur la propriété d ‘Etat en annonçant une grève dure que devra briser Mme Blanzy la présidente de la république , soutenue par les trusts des métaux, notamment celui de Mme Milner qui signe un traité d’approvisionnement d’armes avec les …Chinois, espérant relancer par là le travail et casser la grève :
« Le Japon au commencement du siècle, la Chine un peu plus tard avaient prouvé à la vieille Europe que sa supériorité économique n’était qu’un mot. L’émancipation sanglante de l’Indo-Chine et de l’Inde où les jaunes levant le masque avaient audacieusement mis en vigueur la doctrine de Sen-Chou-Chian, «l’Asie aux Asiatiques», avait porté le dernier coup au prestige de la race blanche. Les petits hommes aux yeux bridés s’étaient réveillés soudain de leur nirvana séculaire. Guéris de l’opiomanie qui les engourdissait, galvanisés par la volonté d’empereurs énergiques, ils s’affirmaient les maîtres de l’heure et la guerre sino-australienne n’était qu’une des phases tragiques de ce duel des deux races. »
Elle charge son adjointe Andrée Ravière, torturée par des scrupules de conscience, de se charger de cette délicate négociation. Les terrains étatisés, l’interdiction de leur transmission par héritage, l’Etat propriétaire de tous les logements fournissent à une nomenklatura féminine d’apparatchiks (es) la possibilité de se goinfrer, au propre comme au figuré. Le Dr. Lorris est conscient que la race blanche se suicide, non seulement à cause d’une politique insensée mais surtout par le fait de deux fléaux conjugués qui amplifient le désastre : l’abandon du rôle de mère par les femmes et le refus de faire des enfants. Elles les confient à des «Maternités nationales», sortes d’orphelinats d’état où , en grandissant, ils apprennent la haine et l’amertume de la solitude. Comme les multiples fonctions des femmes ne leur permettent plus de consacrer du temps à engendrer, elles se livrent au plaisir sans arrière-pensée en absorbant des abortifs ou en se faisant stériliser. Jean, en compagnie des «ruffians » est soigné, pomponné, poudré, prêt à un emploi qu’il condamne au grand malheur d’Andrée :
« La toilette du jeune ruffian était terminée. Après l’avoir massé, épilé, la doctoresse avait examiné la denture, mesuré la sensibilité des réflexes, présidé au nettoyage de la chevelure. Elle n’avait pas volé ses deux louis quotidiens. »
Il voudrait vivre de sa plume en composant des poésies. Aidé par la jeune femme, une relation de Mme Herbert, il rencontre la Directrice du journal « l’Universel » qui lui fait abandonner de suite ses illusions :
« Elle expliqua que les vers étaient une très belle monnaie ancienne qui n’avait plus cours. Quant à la prose, elle comportait deux catégories : celle dont la publication était payée par l’auteur et celle dont la publicité rémunérait tous les frais. Tel roman célébrait l’efficacité des pilules Finck ou de la pâte dentifrice Luna, tel conte vantait les charmes des randonnées accomplies à l’aide des avions Bérault. L’habileté consistait à tourner la réclame de telle façon que le lecteur fût dupe et n’aperçût pas le bout de l’oreille. »
Profitant d’un voyage d’affaires de sa protectrice, Jean s’écarte d’Andrée, veut disparaître de sa vie. Il pense se réfugier chez un homme marié, son vieil ami Victor où il expérimente le drame de la sujétion masculine :
« Mon pauvre Jean, voilà le seul moment de la journée où je suis tranquille. D’ailleurs ce n’est pas encore terminé. Avant de me mettre au lit, il faudra que je cire les chaussures de la mère et des enfants. Et demain comme chaque jour, je serai le premier levé. Je dois m’occuper de Tutur et d’Euphrasie qui vont à l’école, les laver, les habiller, préparer leur petit déjeuner. Dès qu’ils sont partis, je songe au chocolat de ma femme. Ah ! quelle existence!-De galérien, appuya Jean. Je ne la supporterais certainement pas. »
Ce qu’il voit l’horrifie à tel point qu’il échouera dans la rue, avec les clochards. Andrée, de retour de son voyage, est désespérée. Elle aime réellement Jean qu’un sordide fait divers lui permettra de retrouver. «Louisette», pour un collier de perles, a assassiné son vieil ami Roger Lemire et s’apprêtait avec deux comparses à cambrioler l’appartement de Mme Milner. Les policières arrêteront à temps les suspects et, effectuant une rafle dans les environs,  elles prendront par hasard Jean dans leur nasse qui sera reconnu et sauvé par Andrée. Alors que l’Australie tombe définitivement dans les griffes de l’empire jaune qui étend sa domination sur le monde occidental, Jean et Andrée reviennent de voyage de noce. Enceinte, elle a démissionné de sa fonction, heureuse enfin de s’affirmer pleinement femme, au grand effroi de son ami Raymonde :
« Elle en souffre, elle aussi, de s’être façonné comme ses contemporaines une âme masculine, d’avoir étudié la métaphysique et la physiologie, d’avoir plongé dans le gouffre glacé du raisonnement où l’on ne trouve en fin de compte que la négation, où l’on erre entre ces deux pôles contradictoires : la matière qui est peut-être aussi de l’esprit, l’esprit qui est sans doute de la matière !
Ah ! comme elle les envie, les grand’mères futiles, préoccupées de la coupe d’une robe,  de la couleur d’une écharpe, de la forme d’un chapeau ou simplement absorbées par les soucis du pot-au-feu quotidien ! »
«Le Triomphe des Suffragettes» reste un livre d’actualité avec des accents et des préoccupations contemporaines. Se situant dans la vieille lignée du thème du « matriarcat » et du « féminisme », Jacques Constant, endossant les oripeaux de l‘utopie socialisante pousse la simulation jusqu’à la charge pour constater – mais n’est-ce pas encore un fantasme mâle -  que des femmes au pouvoir agiraient encore plus mal que des hommes. Non seulement elles n’élimineraient pas la guerre, dont les féministes trouvent l’origine dans « la politique du mâle », mais n’en finiraient plus avec des jeux de pouvoirs exacerbés par leur nature féminine. Un brûlot féroce, parfois jusqu’à la caricature, mais une description minutieuse et des intuitions justes, font de ce roman un travail d’entomologiste éclairant les rapport entre les sexes. A méditer, même aujourd’hui !



couverture du roman "le Triomphe des Suffragettes"
Belle (et fragile) couverture pour ce roman en sa première édition
 
 
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