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le Rire jaune

les oeuvres > EPIDEMIES

le Rire jaune par Pierre Mac Orlan. Méricant éd. 1944, 1 vol. broché, in-12ème, 220 pp. couverture illustrée.  roman d’expression française
1ère parution: 1944
épidémiesle dernier homme


Pierre MAC-ORLAN

(1882-1970) Ecrivain français dans le domaine du roman fantastique et du récit d'aventures, puis s'adonna aux Mémoires et Essais. Ami de Picasso, Dorgelès, Carco. Produisit une oeuvre à forte connotation autobiographique. Fasciné par la modernité.

Nicolas Moutonnot, le héros, est un individu quelconque, bien français et sans grande éducation. Après des études maladroites et un amour déçu avec Alice Cossonière, il s’engage dans la Légion étrangère. Sans trop savoir pourquoi, il sera l’un des rares à être épargné par le nouveau virus qui décime peu à peu la France, puis le monde. Les gens meurent dans un incoercible éclat de rire, la bouche distordue, la langue pendante : c’est le  " rire jaune " :
"Alors, notre oncle fit peine à voir. Sa figure s’illumina tout d’un coup, comme un poêle qui tire bien, subitement enthousiasmé par un courant d’air, son cou monta au violet de l’aubergine, il porta les mains à son faux col... - Remettez-vous, mon oncle, dit ma mère. - Ha! ha! le sacré Jef... sacré Jef... Le rire du vieux garçon touchait à l’apothéose. Ce n’était plus le hi! hi! et le ha! ha! de la minute précédente. Sa bouche fendue jusqu’aux oreilles laissait percevoir une sorte de sifflement qui semblait sortir de sa gorge en se prolongeant assez longtemps pour que le capitaine perdît la respiration complètement. -Tape-lui dans le dos, tape-lui dans le dos, cria mon père. - Je vais lui jeter de l’eau au visage, répondit ma mère. - Hi! hi! continuait l’oncle, les yeux pleins de larmes. Et puis la crise recommença. Mon père tapait dans le dos du capitaine comme s’il eût voulu y poser un clou pour accrocher un tableau.
Alors se produisit un fait épouvantable. Dans un suprême éclat de rire, l’oncle ouvrit la bouche; sa langue sortit, ses deux pupilles se dilatèrent; un filet de sang coula lentement de ses narines et il s’écroula,  entraînant la nappe et le service à café. Il roula sur sol, sa chaise renversée sous lui. - Il a dû se faire mal, gémit ma mère. Oui, l’oncle s’était fait mal.
Allongé sur le dos, son grand corps semblait tenir toute la pièce. Sa figure convulsée et raidie gardait encore un air de jubilation si sincère que nous ne pouvions tous trois nous empêcher de sourire."
Après avoir été démobilisé, être retourné à Paris, devenu correspondant du "Tire-Bouchon", une feuille de chou, et l’épidémie faisant de plus en plus de ravage, il décide, en garçon prévoyant,  d’éviter désormais les villes et de se tracer un itinéraire à travers la campagne en vivant dans des abris provisoires. Accompagné par son ami, Mouchaboeuf, lui aussi réfractaire à la maladie, il se dirige vers Rouen:
"Nous décidâmes de partir dans la semaine, car Paris devenait de plus en plus inhabitable. Les attaques nocturnes se multipliaient. Chacun se dépêchait de jouir de l’existence selon sa moralité et ses aspirations. Il est à remarquer que  les  femmes souffrirent particulièrement pendant cette période. L’imagination  humaine, tout en choisissant des routes différentes tendait vers un but unique. Ce fut une ruée terrible des désirs les plus vils."
Peu à peu, ils arrivent à l’idée que la femme leur manque. En cours de route, ils rencontrent George Merry, un colosse simplet, et Prince Hamlet, un homme-tronc célèbre, survivants eux aussi avec lesquels ils fraternisent. Un soir Mouchaboeuf disparaît et Nicolas le suit. Il découvre que Mouchaboeuf courtise une jeune femme échappée au désastre devenue la proie du colosse.
George Merry et Mouchaboeuf s’entretuent pour elle, mais la femme, certainement lassée, disparaît de la circulation. Moutonnot, écoeuré,  trimballe quelque temps sur son dos l’homme-tronc. Comme celui-ci se montre de plus en plus exigeant, Moutonnot s’en débarrasse en le jetant dans un ravin :
"J’avais tourné la tête de son côté et mes yeux ne quittaient pas les siens.- Ce qu’il faut faire, prononça-t-il avec emphase. Voilà! D’un geste circulaire de son menton, il désigna l’horizon, les champs en friche, les forêts et les collines, les marais et la falaise crayeuse. C’est bien simple, reprit-il, il faut creuser la terre, retourner cette terre nourricière avec nos bras; semer le bon grain avec nos mains, et faucher le bon blé, le blé doré, qui ne tardera pas à pousser dru. Il faut, sur les ruines de l’ancienne civilisation, reconstruire la Cité future : la cité de justice, de fraternité et d’égalité. Nous sommes les pionniers d’un monde nouveau. Nous aurons nos noms dans le dictionnaire et nous pourrons croiser nos bras avec orgueil quand la besogne sera terminée. Défrichons, semons le blé, reconstruisons l’édifice pourri, voilà ce qu’il faut faire.
Je fus quelque temps sans pouvoir répondre, lorsqu’une idée de génie me traversa la cervelle. Avec des précautions de mère prenant son bébé, je saisis l’homme-tronc par la peau du cou, et malgré ses cris, je le lançai de toutes mes forces dans l’abîme entr’ouvert sous nos pieds. Longtemps, je le vis tourbillonner dans l’air; puis il piqua tout droit, résolument, et se planta la tête la première dans la boue fétide des marais."
Enfin, Moutonnot repart à la recherche d’autres survivants dans l’espoir de fonder un nouveau foyer.
Récit curieux, très français, "le Rire jaune" est dédié à Gus Bofa. L’auteur règle pas mal de comptes avec la littérature, son éducation, la classe des militaires, les politiciens.
D’une ironie amère, le thème catastrophique y est totalement présent, mais comme en filigrane. L’humour noir domine. Les personnages sont bizarres et extraordinaires. Les intrigues se défont très vite et si le roman apparaît comme un témoignage de ce qui se passe à l’époque sur la scène internationale, la situation sociale douloureuse est décrite sur un mode psychologique et intimiste.


couverture du roman "le Rire jaune"
un grand auteur, un merveilleux illustrateur
 
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