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le Pont sur l'abîme

les oeuvres > LE DERNIER HOMME

le Pont sur l’abîme par George R. Stewart (paru également sous le titre  " Que la Terre demeure ") , Hachette, 1951, 1 vol. broché, in-octavo, 280 pp. couverture illustrée. roman d’expression anglaise (USA)
1ère parution: 1951    titre original: Earth Abides
le dernier hommeAdam et Eve revisités


George R. STEWART

(1895-1980) Ecrivain américain. Etudes à Princeton. Professeur d'anglais à l'université de Californie. Des essais sur la langage. Intérêt pour la météorologie. Un roman de SF qui fit date.

Ish, le héros du récit est géologue. Il s’est perdu dans la montagne et s’est fait mordre par un serpent qu’il a écrasé avec son marteau lequel deviendra le futur symbole de sa toute puissance.  Grâce à cette morsure qui l’immobilise quelque temps, il sera le seul à survivre à une épidémie foudroyante, d’origine inconnue, destructrice du genre humain dans le monde. De retour au village, après avoir pris conscience de la situation,  il tente de rechercher d’autres survivants.
Il traversera pour cela les Etats-Unis d’Est en Ouest et rencontrera celle qui deviendra sa future femme, Em, ainsi que de rares  êtres hagards et désespérés, traumatisés par la catastrophe. En définitive, il s’installe à San Lupo, non loin de San Francisco, pour y fonder une famille qui s’agrandira au fil des années, devenant un clan, surnommé « la Tribu ».
Les membres de la Tribu arrêtent progressivement de se servir des reliquats technologiques pour réinventer "leur" monde.
Ish, le père et le moraliste, est préoccupé, car les enfants ne se donnent plus la peine de se cultiver, d’apprendre à lire, bref de lever leurs yeux au-dessus des tâches quotidiennes. Il fonde tous ses espoirs de succession en Joey qui lui apparaît précocement comme l’intellectuel de la Tribu.  Ish , de plus en plus isolé , est vu comme une sorte de Dieu par les siens, parce qu’il est âgé, parce qu’il détient la puissance mystérieuse du marteau, parce qu’il est Américain:
" Et quand je dis: "je suis un Américain, je veux dire que les Américains n’avaient rien de surnaturel. Ce n’étaient que des hommes." Telle avait été sa pensée mais les enfants avaient mal interprété ses paroles. "Je suis Américain", avait-il dit, et ses jeunes auditeurs avaient hoché la tête.
"Oui, bien sûr, vous êtes un Américain. Vous savez des choses extraordinaires que nous, humbles mortels, nous ignorons. Vous nous apprenez à lire et à écrire. Vous nous décrivez le monde. Vous jonglez avec les chiffres. Vous portez le marteau. Oui, c’est évident, les gens comme vous ont fait le monde et vous êtes le dernier survivant de l’ancien temps. Vous êtes un des vieux de l’autre monde. Oui, bien sûr, vous êtes un Américain ".

Deux de ses enfants partis en voyage d’exploration ramènent Charlie, un fauteur de troubles et un porteur de maladies,  au sein de la Tribu. La communauté se sentant menacée le condamne à mort. Mais il est déjà trop tard: le groupe est frappé par une violente épidémie ; de nombreux enfants meurent et, entre autres, Joey, l’enfant choisi. Le coup est dur pour Ish:
" Les tombes étaient au nombre de cinq seulement, mais représentaient une perte catastrophique. En proportion, cinq morts dans la Tribu étaient plus de cent mille jadis dans une cité comptant un million d’habitants ".

Ish sait désormais qu’il est vain de vouloir marcher dans les traces de l’ancienne culture. Il donne donc à ses enfants, plutôt que la connaissance de la lecture, celle de l’arc et de son maniement, par lesquels ils pourront survivre:
" Il demeura un moment la baguette d’une main, et la corde de l’autre. Séparément aucun de ces deux objets n’avait de sens . Alors courbant la tige de citronnier, il fixa les noeuds de la lanière dans les encoches pratiquées à ses extrémités et les deux objets n’en firent plus qu’un. La lanière était plus courte et la banche s’arrondit en forme d’arc. La corde se tendait d’une pointe à l’autre. Réunis, ces objets prenaient une signification nouvelle. "
La vie qui continue transforme Ish en patriarche. Les adultes meurent graduellement, les fondateurs de la tribu ne sont plus que cinq. Em disparaît à son tour. Puis:
" Ish comprit qu’il accomplissait la dernière étape de sa vie. De plus en plus souvent il recherchait la compagnie d’Ezra, son compagnon de vieillesse. C’est chose banale, semble-t-il de voir deux vieillards assis côte à côte, ressassant leurs souvenirs; mais ici ils étaient les seuls vieillards. Tous les autres étaient jeunes, du moins en comparaison. La Tribu fêtait des naissances et enterrait des morts, mais les naissances étaient plus nombreuses que les morts et parce que la jeunesse prédominait, l’air vibrait de rires. "
Ezra meurt à son tour. Ish, rivé à son rocher, devient l’oracle de la Tribu. Lorsqu’il arrive au bout de sa route. Il voit, en un dernier éclat de lucidité:
" Au-delà du groupe de jeunes gens (...) le pont lui-même. (
Il s’agit du Golden Gate). A ses derniers moments, plus que les hommes, il se sentit proche par l’esprit de ce pont qui, lui aussi, avait connu la civilisation. Ish n’était-il pas lui-même le "pont sur l’abîme"? (...) Ses yeux cherchèrent les hauts pylônes et les grands câbles aux courbes parfaites. Cette partie du pont paraissait encore en excellent état. Elle résisterait longtemps et verrait passer plusieurs générations humaines. Les parapets, les pylônes et les câbles avaient pris une teinte pourpre, la rouille ne les rongeait que superficiellement. Le haut des pylônes cependant n’était pas rouge, mais blanc de la fiente des innombrables mouettes qui s’y étaient perchées.
Oui, bien que le pont pût encore durer des années, la rouille le mangerait de plus en plus profondément. Les tremblements de terre secoueraient ses fondations, et un jour d’orage, une arche s’effondrerait. Pas plus que l’homme, la création de l’homme ne durerait éternellement."  Et Ish mourut. "
" Le Pont sur l’abîme" est, selon Nicholls, " l’un des romans les plus fins du genre cataclysmique et généralement reconnu comme un classique du genre ".  
Il est rare que ce thème du dernier homme et de la reconstruction sociale, pourtant récurrents, soient traités avec cette finesse d’analyse psychologique. Le récit se développe tout en sensibilité,  selon la technique du montage alterné. Les faits et gestes de Ish, sa lente prise de conscience de la nouveauté radicale de la situation, sont appuyés en contrepoint sur l’évocation des restes d’une société technologique frappée à mort, par l’irréductible décomposition du monde civilisé. Parallèlement à l’action, maintenant que l’homme s’absente de la terre, les animaux en reviennent à occuper leurs niches écologiques respectives. Le symbolisme est omniprésent dans l’oeuvre.
Par la présence du marteau (celui du Dieu Thor) jusqu’à l’idée noachite de l’arche (le pont lui-même), le récit fonctionne comme une immense parabole. Une oeuvre à redécouvrir.


couverture du roman "le Pont sur l'abîme"
couverture de la jaquette recouvrant la première édition de ce roman en France
 
 
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