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le Déluge futur

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le Déluge futur, par Marcel Roland, in " Touche à Tout" N°4, (15 avril 1910), N°5 (15 mai 1910), N°6 (15 juin 1910), Arthème Fayard éd.,  roman paru en feuilleton et réédité par la suite.
1 ère  parution : 1910
menaces climatiques


Marcel ROLAND

(1874-1955) Ecrivain français d'anticipation scientifique et d'oeuvres nautralistes. A collaboré au "Mercure de France". Ami de  la famille du naturaliste Fabre. Plusieurs nouvelles parues dans le "Journal des Voyages, la Vie d'Aventures, le Miroir". Connu surtout pour sa trilogie des "Temps futurs" (le Presqu'homme, le Déluge futur, la Conquête d'Anthar)

La France au XXVème siècle. Le journaliste Pierre Delange rend visite à son oncle M. Luzette, à Blois, au moment où la pluie remplace une chaleur et une sécheresse exagérées. D’abord la  bienvenue, celle-ci est maudite en peu de temps :
« Il pleuvait sans arrêt, sans répit, un rideau brumeux masquant maisons, arbres, rebondissant aux angles des toits, sautant des balcons, dévalant par les ruisseaux des rues en pente jusqu’à la Loire, qui roulait les tourbillons d’une crue incessante. On vivait dans une lumière grisâtre, un demi-jour de cave qui forçait à éclairer  continuellement dans les maisons. »
La situation qui s’aggrave oblige Delange à regagner Paris par train, dans une ambiance de fin du monde :
« Un clapotis baignait les roues des wagons sur la voie ruisselante. A travers la crêpe de la pluie, j’entrevis à peine la campagne, mais je la devinais confusément noyée, le sol saturé comme une éponge, les cultures perdues, les vignes submergées, les blés couchés sur la terre molle, les arbres fléchissant sur leurs racines pourries, les ravins devenus torrents, les mares devenues lacs. »
Disposant d’un appartement solide il s’y réfugie, au 5ème  étage, pour attendre la fin de l’inondation. Mais les rues noyées empêchant toute sortie, et pour ne pas s’ennuyer, il tient un journal minutieux des événements. A partir du 10 juillet, le métro ne fonctionne plus. Tous les occupants des immeubles seront évacués pendant qu’il en est encore temps.  
Lui, doutant de l’efficacité d’un regroupement, reste obstinément isolé chez lui.  Quelques jours après, un fidèle ami , le poète anarchiste Rambout, bravant les éléments, lui rend une dernière visite. Il prophétise la destruction du monde par un second déluge et lui rapporte des faits qui affecteraient la terre entière. Inquiet, Delange consulte revues et journaux scientifiques qui évoquent les causes du phénomène pluvieux par le déplacement de l’axe des pôles, la fonte des banquises, l’absence de taches solaires, la précession des équinoxes, ou le volcanisme intense :
« Sur des points nombreux, le noyau encore non solidifié de la terre a subi d’importantes convulsions, traduites soit par des réveils de volcans assoupis, comme l’Etna, le Vésuve, l’Erèbe (aux régions antarctiques), le mont Pelé (à la Martinique), ou depuis longtemps réputés morts, par exemple les cratères du Plateau Central, en France, plusieurs de montagnes d’Arménie, et d’autres de la Cordilière des Andes ».
L’eau monte toujours dans les rues de Paris, faisant s’effondrer les immeubles les uns après les autres. Soudain Delange, qui se sent bien seul, se rappelle qu’il possède un «éthéro-phone », appareil de communication sans fils. Après de multiples tentatives infructueuses, il accroche une voix. C’est celle de Pedro Antemazza, un prisonnier bolivien, qui, isolé comme lui dans un univers noyé, se débat contre la montée des eaux. Pierre assiste à sa mort en direct jusqu’à ce que le flot recouvre la voix du condamné. D’autres encore, peu nombreux, comme Blacker, gardien de phare au cap de Bonne Espérance dont l’habitat émerge au-dessus d’une mer étale, ou Tiaolung, un Coréen, qui prend le désastre avec philosophie.
Soudain, les lumières s’éteignent, l’eau ayant accédé au second étage. Un mois a passé depuis le début du journal avant que Delange puisse noter un fait extraordinaire : une jeune femme l’a rejoint ! Eva Vankeer, une artiste, avait été oubliée dans l’appartement voisin. Comme lui, elle était restée sans liens avec le monde, se contentant de durer. La rencontre d’Eva avec Delange leur procure un grand réconfort. Il la rassure et part à la recherche de  nourriture, du pain et des légumes, arrachés aux rats dans le grenier d’un boulanger absent :
« C’est là, au fond de ce noir, qu’étaient alignés les sacs du bienheureux marchand à qui nous devions de vivre encore ! Il fallait d’abord traverser des flaques d’eau, puis s’avancer avec résolution, un fort gourdin à la main, vers ces recoins d’ombre, où grouillaient mille petites existences féroces. J’entendais les rats s’agiter au milieu des précieux pois chiches et des haricots, comme des fourmis dans leur tanière. Je poussais des exclamations inarticulées, devenu moi-même une bête, et je me précipitais, tapant du bâton. Des cris perçants, affreux (j’y étais habitué !), une débandade qui me coulait sur les jambes, s’embarrassait autour de mes pieds. »
Alors qu’il commence à sentir des tendres sentiments le gagner envers Eva, la fin se précise. L’eau monte à tel point que le couple sera obligé de se réfugier dans le grenier, avec les rats, puis, sur le toit, près de la cheminée, où les deux mourront, probablement noyés. Dans leur  dernier rêve – un rêve d’espoir-  ils se voient en sécurité à l’intérieur d’une arche, comme Noé et ses fils, puis ils s’évanouissent.
Ils se réveilleront au sein d’un engin sous-marin, « le Triton», une création de l’ingénieur Emile Antoni que Delange connaît pour l’avoir interviewé. Antoni les a arrachés à la mort au dernier moment grâce à son engin, entièrement autonome et transformable, qui fonctionne à l’aide d’une pile au radium. Avec Bonin, son mécanicien, un géant brutal qui leur réservera des surprises à l’avenir, il les a mis en sécurité et leur fait contempler, à travers de larges baies, le paysage parisien englouti et ses cohortes de noyés :
« Tout contre la vitre du Triton, un instant, vint se coller une vision atroce. Une face verte et tuméfiée, avec des yeux qui pendent en gélatine sous la chevelure soulevée. La bouche se convulse dans une grimace sinistre (…) Maintenant, à mesure que nous avançons à travers la cité lugubre, d’autres morts se montrent, innombrables, dans toutes les contorsions de la fin. Les uns attachés à des épaves, flottant entre deux eaux ; les autres accroupis ou couchés, retenues au sol par des causes inconnues. Ceux que le flot porte se heurtent, s’entrepoussent, se rassemblent en groupes visqueux et blêmes qui nous regardent passer, rient sur notre chemin, agitent les bras comme pour des acclamations muettes. Plus nous allons par les rues, les carrefours, plus cette ville de l’enfer vomit sur nous tous ses cadavres. Dans ce qui a été le boulevard Saint-Michel, un chapelet humain, lié à un balcon, a l’air de nous saluer au passage, avec des têtes qui se décollent. »
La visite de Paris s’organise, en suivant le cours de la Seine. Le premier bâtiment qui les frappe lorsqu’ils prennent pied au sommet de la butte Montmartre encore à l’air libre, est la tour Eiffel, ou ce qui en reste :
« Très loin, au-delà de l’emplacement où devait se trouver le cours de la Seine, de rares débris devinés confusément dans la brume… Une charpente de minces fils, décapitée et tordue, un air de squelette planté là, pour finir de s’y dissoudre… Je reconnus l’antique et fameuse tour de fer que, cinq siècles auparavant, l’industrie humaine avait érigée comme un défi vers le ciel. Et c’était lugubre, ces tronçons entrecroisés, aplatis, mâchés par le même souffle d’extermination, comme un petit jouet sur lequel on avait posé le pied par mégarde. »
la visite sera interrompue par un tremblement de terre qui les force à regagner en toute hâte leur refuge sous-marin. Le Triton s’arrêtera à nouveau devant les marches de l’Opéra noyé et les explorateurs, grâce à un scaphandre autonome, entreront dans le bâtiment qui a entendu tant de grandes gloires artistiques :
« Les poissons peuvent visiter les loges veuves de leurs occupants ordinaires. Les sièges sont pourris, les étoffes déchiquetées, les balcons de bois et de plâtre disloqués. Le lustre qui éclairait de ses feux les chambrées étincelantes des premières représentations, gît, aplati sous la montagne de déblais que la voûte a dressé en tombant(…) Soudain Antoni nous fait un signe et nous désigne quelque chose de pâle qui évolue lentement à cinq ou six mètres de nous. C’est une lamproie énorme que la clarté de nos phares a attirée. Elle tourne, serpente sans oser trop s’approcher, fixe un instant sur nous ses petits yeux, et, d’un coup de queue, se retourne. Elle finit par s’éloigner, comme un long ruban ondulant. Nous sortons, pour la suivre, nous la voyons évoluer près d’un groupe de pierre, l’œuvre exquise de Carpeaux, où quatre femmes nues dansent allègrement, tandis qu’au centre de leur ronde, un dieu rieur agite un tambour de basque. Elle s’enroule autour du cou de l’une d’elles, flaire lentement la bouche ouverte, puis, se dénouant,  remonte, passe entre deux colonnes, et rentre dans l’Opéra par une fenêtre.»
Ressortant du bâtiment, Antoni les invite à le suivre au Palais Législatif où se sont élaborées toutes les lois, pour y récupérer « cylindres et disques phonographiques » de quelques grands hommes politiques. Plus tard, au sein de leur refuge, ils écouteront religieusement un discours du grand « Raujès » avec ses nobles aspirations vers le socialisme, ainsi que celui de l’anarchiste « Sauvageol » qui promet le châtiment aux capitalistes de tout poil. Une heureuse transition surviendra par la visite de la Bourse, temple de l’argent maintenant disparu, puis celle de Notre-Dame, où malgré l’eau, les élans mystiques sont toujours gravés dans la pierre des ogives.
De retour, Antoni prend la décision de quitter Paris. Cependant Pierre constate que le caractère de leur sauveteur s’est aigri. La présence d’Eva, promise au seul Delange, en est l’unique raison. Antoni espère la convaincre de perpétuer l’espèce avec lui mais se heurtera à un refus. Certainement rompue par tant de désirs, Eva tomba gravement malade. Agonisante, elle sera sauvée par Antoni à l’ultime moment, grâce à une injection de piqûre d’eau de mer pure, seul remède susceptible de la guérir en « rappelant » au corps le milieu naturel de ses origines. Eva se remet à peine quand c’est au tour de Bonin de flancher. Abominablement ivre, Bonin, se rappelant le concept de lutte des classes, refuse tout de go d’aider son patron :
« Ce Bonin, lui aussi, avait sa tare, et il suffisait d’un peu de liquide corrosif pour lui empoisonner le sang, le changer en un fauve. Ou bien, peut-être était-ce justement – comme le pensait Antoni - cette révolution subie par la terre, ce bouleversement de tout, ce nivellement des classes sociales et des cités, ce déséquilibre jeté sur les choses et dans les cœurs, qui dressait ainsi l’ouvrier contre l’ingénieur, et les derniers hommes les uns contre les autres ! »
Comme un malheur n’arrive jamais seul, un troupeau de morses gigantesques, chassés des mers du pôle, prennent le Triton pour un reposoir. Le danger est immense et nos amis y vont de bon cœur, à la hache et à la barre de fer. Antoni, directement menacé par le « roi », un morse géant blanc aux canines redoutables sera sauvé à la toute dernière extrémité par le mécanicien, revenu à de meilleurs sentiments de coopération. Le péril écarté, ils optent pour le grand large et suivront l’opinion d’Eva qui se rappelle avoir lu jadis le roman d’un certain… Marcel Roland :
« -Tenez, Pierre… Peut-être allons-nous en ces lieux où habite une race nouvelle, dont ce vieux roman tout mangé par les vers annonçait l’existence ?
N‘ayant jamais eu la curiosité de regarder le titre de ce bouquin, j’y jetai un coup d’œil et lus : « Le Presqu’homme». Ce qui, naturellement, n’éveilla en moi l’idée d’aucun ouvrage dont l’histoire littéraire eût gardé la souvenance.
-Et c’est ? demandai-je.
Elle expliqua :
-En deux mots, voici : il existerait quelque part, à Bornéo ou à Java, où dans les forêts sauvages d’Afrique, des tribus de singes presque humanisés, oui, arrivés presque à être des hommes…
-Bah !
-Des singes qui parlent…
-Oh !
-Des singes, enfin qui sont appelés à nous détrôner plus tard de la place prépondérante dont nous nous enorgueillissons tant. »
Le déluge s’étant enfin arrêté, le soleil ayant refait une timide apparition, le Triton se transforme en avion et, déployant ses ailes, prend son envol vers l’île d’Anthar.
Le «Déluge futur» constitue le deuxième volume d’un ensemble de trois baptisé « les Temps futurs ». le premier relatait l’existence d’une race de singes évolués et transformés en « Presqu’homme ». Le professeur Murlich avait ramené à la civilisation « Gulluliou », l’un de ces êtres, anthropoïde doué de la parole, qui représentait, selon lui et Darwin, le maillon ultérieur de l’humanité. Gulluliou fut ramené chez lui par Murlich et devint l’ancêtre de la société d’Anthar.
Le troisième récit relate la suite des aventures du Triton et de ses occupants. Arrivés à l’île d’Anthar, Antoni et les siens, malgré leurs efforts, ne seront jamais acceptés par les Presqu’hommes. Se sachant condamné, délaissé par Eva, aidé par Bonin, Antoni partira à la «Conquête d’Anthar», décidé à détruire cette nouvelle culture pour donner sa chance au dernier couple d’humains, Eva et Pierre Delange, de faire renaître l’humanité.
«Les Temps futurs» constituent une saga exceptionnelle dans le champ de la science-fiction française du début de siècle, autant par la cohérence structurelle de l’ensemble littéraire que par les discussions d’ordre scientifique ou philosophique qui servent de soubassement à une œuvre qui n’a pas démérité du genre.

Page de garde du roman "le Déluge futur"
page de garde de ce rare roman dont la couverture est muette
 
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