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le Continent maudit

les oeuvres > SOCIETES POST-CATACLYSMIQUES 1

le Continent maudit par Morgin - De Kéan, Denoël éd., 1939, 1 vol. broché, in-octavo, 258 pp. couverture muette. roman d’expression française
1 ère  parution : 1939
sociétés post-cataclysmiques 1

MORGIN - DE KEAN

Pseudonyme complexe de Pauline BAGNARO CONSTANT, dame de lettres aisée (semble-t-il) dans l'environnement de l'éditeur Denoël. Elle fut aussi rédactrice politique à Radio-Paris, native de Nice, et personnalité des "Amis de l'Institut d'Etudes des questions juives", grande admiratrice du Céline de l'occupation. Le roman a été imprimé à compte d'auteur. Elle a publié trois autres romans  (non conjecturaux) chez l'éditeur Jean Renard.

Jean et Wilfried avancent dans une plaine où l’on devine encore l’influence de l’homme. La France, et plus généralement l’Europe, se trouve à présent dépeuplée en étant retournée à l’état sauvage. Les nations se sont entretuées en se livrant une guerre à outrance.
Wilfrid, l’Allemand philosophe adepte de la " surhumanité " nitszchéenne, Jean, le Français, vieux et sage, représentent les seuls êtres vivants dans ce paysage hostile. Tout en pérégrinant, Wilfrid se rappelle un passé à jamais disparu :
" Je ne me plains pas, Jean, je te suis ! Que m’importe d’être là ou ailleurs, maintenant que les buts sont perdus et que les dieux sont morts ! Mais je te le dis : tu te prépares une atroce déception, une souffrance que tu pouvais éviter. Au spectacle que tu verras bientôt, quand nous atteindrons les lieux que tu cherches, tu sentiras avec plus d’âpreté que jamais, la ruine définitive de la vie civilisée et la misère sans espoir de l’avenir… "
Le paysage lunaire hérissé de fil de fer barbelé les incite à la prudence. Entrant dans un sous-bois, ils rencontrent un vieillard isolé qui les accueille fraternellement en sa retraite. Ancien garde-chasse, à l’écart des bandes errantes qui écument le terrain, il s’est constitué un asile où il subsiste environné des éléments du passé.  Wilfrid et Jean passent chez lui une nuit agréable avant de replonger en enfer :
" Mais les ruines sont partout ! Mais l’Europe est vide d’habitants ! Tous ceux qui ont pu fuir, ont fui cette terre d’épouvante vouée à la malédiction ! Des émigrés, par millions, sont en Amérique ou au fond de l’Océan. Comme un gigantesque coup de rabot, la peste a passé sur les peuples derrière l’orgie des massacres ; la peste avec le choléra et toutes les hideurs épidémiques qu’on ne pouvait plus enrayer ni combattre. Même, l’horrible lèpre du moyen - âge est revenue ! Quand les groupes humains sont été réduits à d’infimes tribus, la faim les a achevés. Dans certaines contrées on avait perdu jusqu’à l’usage du feu. Et ceux qui se sont suicidés de désespoir ! Et ceux qui sont devenus fous ! Maintenant, partout, la brousse s’étend, les taillis et les hautes herbes gagnent les rues des villes abandonnées. Quelques nomades errent avec de maigres troupeaux, de ci de là, au hasard des pâturages, accueillant les errants à coup de fusil. C’est la loi du plus fort qui règne… Ultima ratio… hominis. "
Le vieillard leur signale qu’en Bretagne il subsisterait un noyau de civilisation. Les deux compagnons décidant de s’y rendre, croisent d’autres groupes nomades en cours de route. Le paysage se modifie et les traces des violences perpétrées contre la nature se font de plus en plus nombreuses. Ils s’approchent d’une cité réduite à un champ de ruines: c’est Paris. Les décombres recèlent de nombreux dangers, les rues étant parcourues par des Parisiens dégénérés, troglodytes (ils vivent dans les tunnels du métro) et cannibales de surcroît. Leur cheval ayant été abattu par ces déchets humains, ils furent obligés de se réfugier en un endroit sûr pour y passer la nuit :
" Un salon, enseveli sous la poussière, mais dans le bon ordre des intérieurs rangés, s’ouvrait à droite. Une pendule, aux délicates sculptures d’albâtre, posée sur la cheminée, marquait une heure d’antan. Dans la glace ternie, tous les objets prenaient des formes vagues et fantomatiques. Des peintures montraient des sous-bois dans des cadres dédorés. Un divan conservait parmi ses coussins froissés la trace nette d’un corps. Ils s’arrêtèrent au seuil d’une chambre luxueuse et douillette comme un nid d’amour. Dans le lit, dressé comme un autel, où l’on aurait attendu, parmi le désordre des draps, la vision d’une femme aux chairs blanches, deux espèces de pantins desséchés répétaient la bête grimace, propre aux crânes secs. "
Le lendemain, ils traquent la faune de la cité en ruine pour venger la mort de leur cheval. A plusieurs indices laissés par les pseudo-primitifs, ils repèrent une tanière souterraine. Prenant place dans une barque, ils suivent les couloirs d’un métro ancien rempli d’eau, aboutissant dans une ancienne station où des reliefs humains témoignent de scènes de cannibalisme. Les troglodytes s’y trouvent avec leurs femmes, assis en rond chantant une espèce de mélopée. Wilfrid désire à tout prix s’emparer d’une de ces femmes. En regagnant leur refuge avec elle, ils constatent à quel point leur prisonnière est marquée et atteinte par la syphilis. Jean commente :
" Leur déficience physique n’est complètement explicable que par l’influence d’une maladie que je n’identifie pas… Certes la promiscuité du milieu a facilité la contamination générale par l’assouvissement des désirs sexuels. S’agit-il d’une tuberculose à forme variée ou d’un de ces maux inconnus qu’engendra le cataclysme ? (…) - Qu’a –t-elle ? - La syphilis ! C’est le mal qui les courbe sous la même misère hideuse ! "
Abandonnant la femme, ils poursuivent leur périple en direction de la Bretagne, d’abord par Auvray puis vers Belle-Ile. En longeant la côte, ils aperçoivent des voiliers sur la mer, signes indéniables en ces lieux d’une société organisée.  La vision de champs cultivés les conforte dans cette idée. Après une arrivée délicate et un examen d’entrée serré, ils sont admis au sein de cette société de pêcheurs dirigée par le " Commandant ", un homme obèse mais non dénué de culture. Convivial, il les invite à sa table chez lui où une soirée paradisiaque leur permet de savourer un véritable repas et de faire connaissance avec les deux enfants du Commandant, Romula et Réma.
Il leur explique les principes qui ont présidé à la mise en place de sa communauté, comment, à force d’énergie, il est parvenu à rassembler des hommes épars pour les remettre  sur le chemin de la technologie. Son seul regret est de n’avoir eu autour de lui que des êtres frustes, incapables de comprendre la grandeur de ses idées. L’arrivée de Jean et de Wilfrid allait combler cette lacune. Peu à peu, les deux hommes se rendirent indispensables et il allait de soi que l’un bientôt s’unirait à Romula et l’autre à Rema. La recherche d’autres sociétés évoluées se poursuivait conjointement, à l’aide d’un récepteur radio sauvé du désastre, pour pouvoir enter en contact avec l’Amérique. Car les Américains, dès le début du conflit, avaient coupé les ponts avec l’Europe, le continent maudit, pour ne pas être entraîné dans sa chute. Les résultats de l’écoute furent décevants : de la musique de jazz, des futilités et des anecdotes leur parvinrent seuls aux oreilles :
" Les paroles  étaient difficiles à comprendre : l’appareil déformait en nasillements la voix déjà nasillarde du yankee chanteur. Le Commandant inclina la tête vers l’embouchure du pavillon. Plus familier que ses compagnons de l’accentuation américaine, il traduisit par bribes et constata qu’il s’agissait d’une chanson nègre. - Le sentiment artistique des Yankees se satisfait-il encore des naïvetés musicales des barbares noirs, clama Wilfrid ! La sauvagerie est donc partout ? Et Wagner, Mozart, Haydn, Schumann ? Leurs œuvres sont-elles mortes avec la civilisation ? Il cria son mépris comme si le chanteur eut pu l’entendre :- Fourmis, termites, êtres asexués, bêtes moyennes, derniers hommes ! "

Avec le temps, Jean devint un chef écouté et Wilfrid son adjoint indispensable lorsque , soudainement, un bateau à vapeur se profila le long des côtes bretonnes. Il s’agissait d’un navire commercial américain qui comptait exploiter les restes archéologiques européens. Haxton, le capitaine, et Butler le commercial qui l’accompagnait, eurent d’emblée un contact difficile avec les autochtones. Engoncés dans leur supériorité de gens aisés, ils prennent les indigènes bretons pour des sauvages primitifs et demeurés. Ils voyagent en compagnie de Dolorès, une pure perle des Antilles, épouse de Butler, (en dépit de ses conceptions racistes)  qui fit grosse impression sur Wilfrid :
" - Je ne me trompe pas, n’est-ce-pas, souffla Jean à l’oreille d’Haxton, Mistress Butler is a coloured woman ? - Yes ! mais ne faites jamais allusion à cette particularité devant le mari ! Le pauvre garçon a assez souffert. Son mariage l’a rejeté de la bonne société, l’a dévoyé, l’a conduit à exercer la… le métier qu’il fait. Il aimait, elle était jolie. Mais n’importe, son grand-père était un nègre. Et vous savez que chez nous… -Les noirs sont donc toujours les parias et les réprouvés de votre société ? -Plus que jamais !"
Espérant amadouer les Européens avec de la bimbeloterie, les Américains déclenchent leur colère. Le choc culturel en se prolongeant souleva de nombreuses autres questions :
" La créole, bavarde et candide, se demandait comment les "gentlemen" pouvaient vivre ainsi, privés de tous les agréments de l’existence. Ils n’avaient pas d’appareils ménagers, pas d’eau courante, pas de magasins à vitrine, pas de cinémas. Dans les rues de la petite ville il manquait vraiment les silhouettes d’un tramway ! Comme il devait être triste de vivre dans un pays si arriéré et si inconfortable! "
Peu à peu l’objet de la quête des Américains se fait plus précis. Il s’agit de rapporter de là-bas des trouvailles archéologiques et notamment la fameuse Vénus de Milo qui vaudrait son pesant d’or outre-Atlantique. Mais, pour cela, il leur faudrait gagner Paris. Ne se rendant pas compte de la difficulté de l’expédition, ils ne purent partir qu’avec l’aide des Bretons qui acceptèrent de les y conduire en échange de produits de première nécessité dont ceux-ci avaient un besoin urgent. Quant à Wilfrid, il prit avec Jean le commandement de l’expédition, le premier à cause de Dolorès qui ne lui était pas indifférente, le second par désir culturel. Le trajet vers Paris s’apparenta à un cauchemar. Les chars à bœufs s’enfonçaient dans les ornières :
" Au pas lent des bœufs, la caravane avançait sur la grande route, confondue sous la montée des herbes avec l’étendue indécise et fauve de la brousse automnale. Si des fossés et, parfois, des rangées d’arbres, subsistant de chaque côté de la voie, n’avaient constitué un sûr repère, la colonne aurait plus d’une fois perdue sa route. Les bornes étaient sous l’herbe et, souvent, indéchiffrables. Au détour de la piste herbue, la troupe d’hommes, aux courts vêtements ajustés, aux gilets de peau de mouton et aux casaques de cuir, ces guerriers qui encadraient trois lourds chariots traînés par des couples de bœufs, rappelaient tout à coup un cortège de rois Mérovingiens, de ces rois fainéants, d’une même époque de misère et de régression, parcourant la voie romaine, ensevelie comme la civilisation du monde antique."
Poursuivis par des rôdeurs de brousse qui déclenchèrent une attaque, quelques Bretons y laissèrent leur vie.
Grâce à Wilfrid, l’expédition se tira du mauvais pas et parvint dans les ruines de la capitale. Dolorès, depuis un bon moment déjà,  était devenue la maîtresse de Wilfrid sans que Butler ne s’en rendît compte. A Paris, le spectacle de la décrépitude et de la mort impressionne fortement les âmes naïves des Américains :
" La vision de la cité foudroyée troublait les civilisés. Ils avaient lu dans leurs journaux des récits retraçant le lugubre état des villes du continent, mais les descriptions d’imagination, bâties sur le témoignage d’Européens fugitifs ne pouvaient donner une idée de la tragique horreur d’une capitale en ruines. Ils pressentaient obscurément que leur sécurité, leur vie facile de chaque jour n’avaient peut-être pas des lendemains assurés et, pour la première fois, ils doutèrent de la solidité de leur civilisation dont ils étaient si fiers. "
Ils aboutissent aux monuments tant convoités et campent dans les restes de Notre-Dame. Mais cet endroit, hanté entre tous, suscite les fantômes de l’esprit. Wilfrid, qui se moque des dieux qui ont décrété la chute de l’Occident, fait l’amour à Dolorès à même le sol de ce lieu saint.
Le lendemain commence la chasse aux trésors. La médiocrité culturelle des Américains ne leur permet pas de distinguer une œuvre d’art authentique d’entre les fausses, au grand mépris de Wilfrid :  
" - Est-ce aussi vieux que le roi sans tête ? -   Non, la frise provient du palais de Darius, le grand Roi !  - Patron, dit un Yankee, j’ai vu dans un bar de Broadway une céramique dans le goût de celle-ci, mais elle était beaucoup moins écornée et plus fraîche. Vous n’emporterez pas ces vieilles saletés ? Butler sourit, supérieur, de toute sa mâchoire dorée. - Taisez-vous. Vous n’y entendez rien, mon pauvre garçon : cette frise vient du château du grand Marius. "
Arrive le grand moment, la rencontre avec la Vénus de Milo: Butler est dépité:
"- Elle est bien abîmée, constata Butler, déçu. Mais il se souvint des dollars promis et songea qu’il n’était pas un amateur mais un homme d’affaires. Il convint, bonhomme : - Enfin, puisque c’est une pièce unique in the world ! Il pensait à part lui qu’il ne donnerait pas deux dollars de ce tronçon ruineux. Sans doute le richissime amateur ferait-il réparer cette bonne femme, à laquelle on poserait des bras, dont l’un, levé dans le geste de la statue de la Liberté, brandirait un lampadaire électrique. Ce serait supportable au bas d’un escalier. "

Les chars à bœufs, remplis à ras bord de pièces archéologiques, prirent le chemin du retour qui s’avéra être encore plus périlleux que l’aller. Des attaques en provenance d’isolés se succédèrent constamment affaiblissant drastiquement le petit groupe.
Butler reporta son irritation sur Wilfrid dont il commença à percevoir la complicité qui l’unissait à Dolorès. Arrivés aux abords du territoire breton, une catastrophe immense les attendit : la communauté qu’avait édifiée le Commandant n’existait plus ! Elle avait été totalement anéantie et rasée par des expéditions de pirates en provenance du sud, des Vendéens. Toute la cité, tous les êtres qui leur étaient cher, ainsi que le bateau américain, avaient disparu. Le petit groupe se désintégra à cette nouvelle. Les Bretons survivants en voulurent aux Américains de les avoir entraînés en cette aventure et ils  s’entretuèrent avec vivacité. Butler fut tué de la main de Wilfrid. Au bout du rouleau, les derniers survivants se servirent des trésors archéologiques pour se réchauffer :
" Les matelots traînèrent les toiles empaquetées, les colis bourrés de paille, tout ce que Butler avait fait emballer, envelopper, avec une attention de collectionneur. Un premier paquet de peinture, que les jeunes barbares déplièrent pour qu’il prît feu avec plus de facilité, fut jeté dans le brasier. La flamme rouge lécha puis mordit la toile peinte qui s’embrasa et les personnages, visibles sur le fond sombre, animés soudain sous l’action du feu, semblèrent se tordre dans les flammes comme des damnés. (…) Les sauvages brutaux écrasaient sous leurs bottes les Tanagras délicates, chantaient et dansaient autour du feu de joie qui achevait de consumer la civilisation. Le feu éteint, ce serait la nuit profonde, la nuit des temps très anciens. "
Devenus agressifs envers Wilfrid à qui ils pensaient prendre Dolorès à leur tour, les derniers Bretons furent mis en fuite. Jean, Wilfrid et Dolorès restèrent seuls, dénués de tout et sans but. Jean s’étant absenté afin de pourvoir à la nourriture du groupe, Dolorès et Wilfrid se donnent la mort. C’en est trop pour Jean qui  pense, lui aussi, à mourir :
" La neige le recouvrait déjà et ensevelissait son corps sous le contour indécis d’un linceul ! Il était si bien pourtant, si bien, plongé sans une quiétude heureuse et douce, dans un engourdissement sensuel qu’il n’avait jamais ressenti. Comme il avait été médecin, il comprit que c’était la mort qui venait. "
Roman intense et méconnu, le " Continent maudit " mérite une mention particulière dans le genre. Jamais puérile,  l’intrigue se centre sur  deux personnages principaux dont le contraste permet à l’auteur de dévoiler au lecteur ses idées fondamentales : pessimisme fondamental quant à la possibilité de survie de l’Europe (dans la réalité de l’immédiate avant-guerre) et tentation de la " surhumanité " selon les thèses de Nietzsche, anti-américanisme profond, xénophobie et haine des races dites inférieures. L’on regrettera que l’un des romans qui soient parmi les plus denses de notre domaine soit à l’instar de " Ravage " de Barjavel, l’une des œuvres les plus conservatrices qu’il nous ait été donnée de lire.


couverture du roman "le Continent maudit"
couverture sobre pour un roman intéressant aux idées contestables.
 
 
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