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la Vénus d'Asnières

les oeuvres > ARCHEOLOGIE DU FUTUR

la Vénus d’Asnières ou dans les ruines de Paris par André Reuze, Arthème Fayard éd., 1924, 1 vol. in-12 ème,  252 pp. couverture muette.  roman d’expression française. notice bibliographique in " le Bulletin des Amateurs d’Anticipation Ancienne " N°25, 1 er  trim. 2001
1 ère  parution : 1924
archéologie du futur

André REUZE

(1885-1949) Ecrivain et romancier français originaire de Bretagne. Plus de 700 contes et nouvelles à son actif. Une quinzaine de romans sous des pseudonymes divers (Jacques Cézembre notamment)

Une équipe de savants ouest-africains est de retour à Tombouctou en 2924, après une expédition archéologique dans les ruines de Paris. Ils relatent par le menu leurs aventures en ce lieu hostile, inhabité, en une Europe désaffectée, retournée à l’état sauvage  par la faute de ses habitants. En mille ans, des guerres incessantes, des rivalités permanentes ont fait basculer le pôle de la civilisation vers les tropiques où les Noirs  ont repris le flambeau.
Curieux de connaître les restes de cette grande cité que fut Paris, l’on constitue un groupe de chercheurs composé respectivement de Merkanty, archéologue d’origine franque, du prince de Fouta-Djalon, du célèbre naturaliste Benvenuto-Félix, du Dr Organdina, de Baba-Duran, l’ingénieur en chef et du Vicomte de Kassoulé-Toulouzène, sous la direction avisée de Travelling-Robinson, le chef de la mission.
Pour parvenir au but, ils prennent la direction du Nord vers la Franquie en longeant la mer saharienne avec leur caravane d’autos-limaces. Sans problèmes, Ils arrivent en vue de l’Oued Seine :
" Quel spectacle impressionnant et grandiose que celui de la Ville-Lumière éteinte sous la poussière des siècles ! Au nord, l’ancienne butte Montmartre, pulvérisée par le bombardement de 1950, recouvre entièrement les ruines. Ailleurs, quelques murailles informes s’élèvent encore de-ci, de-là au-dessus du sol ravagé. Seul, au sud, se dresse un morne mélancolique. Les anciens l’appelaient " montagne Sainte-Geneviève ". Rien ne montre mieux que ce qualificatif ridicule  l’exagération des septentrionaux. "
Immédiatement, les ruines seront investies et des fouilles s’ouvrent en plusieurs points : l’Opéra, l’Hôtel des invalides et, en banlieue (afin de se documenter sur la faune). Ils installent leur quartier général à l’angle de la rue Drouot et du Boulevard des Italiens. Les critiques fusent envers les urbanistes parisiens de l’époque, dont les plans leur paraissent désordonnés :
" Les édiles parisiens faisaient vraiment preuve d’un désordre extraordinaire. Que l’Institut n’ait pas été construit rue de la Gaîté, que la rue des Dames n’ait pas précédée immédiatement celle de la Fidélité, que la rue de la Paix n’ait pas fait suite à la rue de la Victoire, que le passage du Désir n’ait pas prolongé l’impasse Traînée, je l’admets encore, mais avez-vous remarqué que la rue Madame et la rue Monsieur n’aboutissaient pas à la rue du Rendez-vous ;  que la rue de Bellechasse se trouvait fort éloignée de la Butte-aux-Cailles, de l’impasse Canart et de la rue des Alouettes (…) "
Ils mettent à jour plusieurs lieux dont ils déduisent (faussement) l’origine :
" A chaque nouvelle porte que la foreuse rendait à la lumière, nous nous précipitions dans l’espoir de lire enfin une inscription vraiment franque, et les enseignes rongées, les plaques vermoulues nous révélaient le nom d’un Fritz Weissmann, d’un Zigriphidès ou d’un Politouski et Cie. Le prince de Fouta-Djallon me posa un soir la main sur l’épaule. Il avait l’air grave et inspiré : - Commandant, nos historiens sont des ânes. Bien avant l’anéantissement de la Ville-Lumière par les Germains, celle-ci ait été envahie par une horde barbare. Paris n’était plus Paris. "
La vision des ruines les incite parfois à un brin de romantisme. Ils dégagent un cimetière pour chiens (" A Mirza, sa mémère inconsolable ") dont ils mettent la coutume d’embaumement en relation avec celle des anciens Egyptiens. Obligés de se pourvoir en viande fraîche et après avoir remarqué dans les environs des traces de " buffles ", ils envisagent une chasse. Le prince de Fouta-Djalon aperçoit:
" … non pas un buffle, mais cinq, mais six, qui paissaient paisiblement l’herbe grise entre les rochers. Ils étaient d’assez forte taille, quoique bas sur pattes, et leurs robes différaient par la couleur, la plupart me semblant largement tachés de roux à la manière des chevaux savants que la foule ignorante allait applaudir dans les cirques chez les anciens. L’un d’eux , une femelle, se tenait à dix pas de nous. Cette bête avait senti le danger, car, immobile, tandis que son bufflon batifolait gracieusement autour d’elle avec l’insouciance du jeune âge, elle braquait vers nous des yeux fixes et stupides en reniflant avec force. "
A défaut de buffle, ils viennent de tirer un veau, paisible ruminant, appartenant au troupeau de vaches gardée par une merveilleuse bergère blonde, à peine vêtue, et dont la grâce captive encore plus le cœur que son accent :
" Ayant saisi le bufflon par une oreille, tandis que M. Benvenuto-Félix tirait sur l’autre, cette indigène, qui était vêtue à peu près comme les bergères d’Arcadie, hurlait :  -V’là qu’ils ont tué la Rouge, et ils voudraient encore me voler mon viau. Mais qué tas de sauvages… Ainsi nous fut révélée l’existence, en Europe occidentale, d’une race survivante. "
Authentique descendante franque, barbare isolée dans ces ruines, la Vénus d’Asnières reste discrète quant à son origine et à son appartenance tribale. Elle sera adoptée par le groupe de savants qu’elle captive tour à tour avec sa gouaille:
" - Mais qué qu’vous cherchez donc comme ça dans la terre? Y a seulement point eune faillie patate par ici. Le Prince de Fouta-Djallon, lui montrant des ossements et quelques pièces archéologiques intéressantes, essaya de lui faire comprendre le but de notre mission:
« -Et c’est pour ça qu’vous êtes venus de si loin. Vous n’avez donc point grand’chose à faire chez vous !.»
Parmi les plus assidus auprès   d’elle, le Vicomte de Kassoulé-Toulouzène se laisse emporter par son enthousiasme, même (et surtout) lorsqu’elle manifeste son désir de prendre un bain :
" Devant le jardin des Tuileries, l’oued Seine à cette époque de l’année, s’étale en un assez large bassin se prêtant relativement bien à la natation. Nous décidâmes d’y prendre nos ébats. Ayant, le vicomte et moi, apporté nos maillots de soie, nous nous déshabillâmes dans les ruines du Louvre, abandonnant par un sentiment bien naturel notre jeune amie sur la rive. Quelle ne fut pas ma surprise en la rejoignant de constater que, son tour de cou galopant au bord de l’eau, elle achevait de se dévêtir en lançant son trotteur aux orties, de sorte qu’elle nous apparaissait dans la pure lumière matinale plus nue que la vérité, qu’on travestit généralement, et incroyablement blonde. "
Les ruines exercent parfois une curieuse action sur l’âme humaine. En explorant les salles de la Chambre des Députés mises à jour, M. Benvenuto-Félix se mit soudain à prononcer un discours, se sentant possédé par une ardeur réformatrice. Ce qui prouva derechef aux autres que le malheureux avait bel et bien perdu la raison.Les fouilles avancent rapidement : conduites de gaz dans la rue de la Paix, exhaussement du Palais Bourdon, visite de l’Odéon, tout va bon train lorsqu’une crue inopinée de l’Oued Seine les contraint à interrompre leurs travaux. Enfin, une trouvaille sensationnelle vint récompenser leur ardeur : celle de la découverte d’un pensionnat de la rue Blondel, un authentique bordel, qui est assimilé à l’institut d’hydrothérapie d’un pensionnat pour jeunes filles par M. Baba-Duran. La Vénus d’Asnières y trouve toute une panoplie vestimentaire qui lui va à ravir bien que certaines pièces ou objets fussent fort curieux :
" M.Baba-Duran m’entraîna dans une pièce voisine que nous n’avions pas visitée encore. C’était une petite chambre dont les murs, le plafond et la porte avaient été matelassés de surprenante façon. Aucun meuble, mais un banc garni de courroies de cuir, sorte de chevalet paraissant remonter à l’Inquisition et, dans un coin, rangés sur râtelier, des martinets, des verges de tous modèles. "
Plus tard, des monuments étranges apparaissent. Progressivement se dégagent le cimetière de Montrouge avec ses statues, les ruines du Louvre, avec la traditionnelle vision de la  Vénus de Milo " bien abîmée ", la place de la Concorde et son obélisque brisé, ainsi que quelques traces de la Tour Eiffel. La vie des explorateurs se poursuivit ainsi, ponctuée par les discussions intellectuelles portant par exemple sur l’assimilation par la langue franque de quelques termes empruntés " aux aïeux nord africains " :
" Les Francs, qui avaient emprunté à nos aïeux nord-africains de nombreuses expressions comme " Klebs, maboul, kif-kif, bono-besef et macache-bono " eurent le tort de ne pas créer dans leurs écoles des chaires de Sabir. Je maintiens que la langue poétique et particulièrement riche en images que nous rapportons est celle qui doit triompher dans nos universités ",
ou par les différentes intrigues sentimentales autour de la personne de la " pastourelle ".Alors que plusieurs d’entre les explorateurs pensent lui demander sa main, elle manifeste une nette préférence envers la personne de Travelling-Robinson.
Un jour, elle disparut. Grande inquiétude chez les savants qui mettent tout en œuvre pour la retrouver. C’est ainsi qu’ils firent la connaissance de la tribu de la Vénus d’Asnières, dont le chef, Pierre-Marie le terrible paraît bien moins barbare qu’ils ne le supposaient. Le contact établi, Robinson apprit que la pastourelle, appartenant à ce groupe, avait pris son autonomie en quittant toute seule le clan. Eux-mêmes étaient les descendants forts vieux, d’un aïeul commun, Mathurin le Grand, qui a pu échapper à la catastrophe et profiter de la découverte du Dr. Voronoff :
" La découverte du docteur Voronoff améliorée depuis par l’élevage rationel du singe, permettait d’allonger l’existence humaine de plusieurs siècles au besoin. Naturellement, le favoritisme s’en était vite mêlé. Des gens ayant de belles relations politiques faisaient jouer certaines influences pour obtenir le double ou le triple centennariat."
Depuis, lui et ses descendants vécurent au Mont-Saint-Michel et de là ils ont essaimé en Bretagne puis en Ile de France. Un certain Alcide Loupin fit dissidence,  et ses affidés, les " Loups ", créèrent une nouvelle tribu antagoniste de la leur sur la côte du Cotentin. Par mégarde, au cours de cette période, Mathurin  le Grand apporta de curieux spécimens d’animaux de la côte d’Afrique :
" Le capitaine avait choisi un rivage désert pour y débarquer. Mathurin le Grand ne se souciait pas de révéler au vieux monde la survivance de sa race. Les membres de l’expédition n’avaient jamais vu de singes, de sorte qu’ils commirent une erreur bien excusable. Parmi les différents spécimens qu’ils rapportèrent en Armorique figurait un sujet tout à fait remarquable dont les cris articulés semblaient s’apparenter à un langage. Et, quant au retour, Mathurin le Grand l’examina, il reconnut que ce singe n’était pas un singe mais un nègre. "
Le nègre, appelé Loufoussou, s’installa plus au sud et engendra une tribu de métis qui entretint de bons rapports avec la tribu de Mathurin. La vie se perpétuait ainsi sans problème sur le sol de l’ancienne Europe et personne parmi les " barbares " n’enviait les explorateurs noirs. Pour entretenir leur amitié et avant que de rendre visite aux lointains cousins de la tribu de Loussoufou, la Vénus d’Asnières épousa le Vicomte de Kassoulé-Toulouzène. Celle-ci, retournée au sein de sa tribu, se maria juste par dépit puisque Travelling-Robinson n’était pas sensible à ses avances. Le temps des fouilles touchait à sa fin. L’expédition retourna à Tombouctou muni de trésors archéologiques inestimables et en compagnie de la pastourelle qui s’était déjà lassée du Vicomte.
Tous furent particulièrement distingués par les sociétés savantes noires pour leur action d’éclat et Travelling-Robinson, sa femme l’ayant quitté, put enfin goûter la sérénité entre les bras de sa douce pastourelle.
La " Vénus d’Asnières  ou dans les ruines de Paris " reste un roman curieux qui peut se lire à plusieurs niveaux. Basé sur la thématique des ruines, déjà fort prisée à l’époque de l’écrivain (voir " Archéopolis ", les " ruines de Paris en l’an 3000, " une exploration polaire aux ruines de Paris ", le récit de Reuze dévoile avec ironie et tendresse les efforts des savants pour reconstituer le passé ainsi que la difficulté à se rapprocher de la vérité historique.
L’ironie, toute contemporaine, est constamment entretenue dans la trame du texte et les allusions à la vie politique, à la vie quotidienne, aux mœurs des parisiens de l’entre-deux guerres traversent l’ensemble de l’ouvrage. Quant au personnage de la Vénus, il agit comme un contrepoids sentimental apte à procurer cette légèreté de ton que demande le lecteur de l’époque. La naïveté de la pastourelle est également un bon procédé littéraire pour prendre " le point de vue de Sirius ". Bref, il s’agit d’un bon roman dont on ne peut que regretter l’excessive rareté.


couverture du roman "la Vénus d'Asnières"
couverture muette pour cet intéressant roman
 
 
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