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la Bataille de Dorking

les oeuvres > LES GUERRES FUTURES 1

la Bataille de Dorking ou invasion des Prussiens en Angleterre, anonyme (alias Lord Chesney), préface par Charles Yriate, Henri Plon éd., 1871, 1 vol. broché, in-12 ème , 149 pp. couverture illustrée par H. de Hem. roman d’expression anglaise (GB)
1 ère  parution : 1871    titre original : The battle of Dorking
guerres futures 1

LORD CHESNEY

Georges Tomkyns CHESNEY (1830(1895) Après la "Blundey's School", s'engagea dans l'armée. Devint Capitaine des "Royal Engineers". A pris part à des combats au Bengale et y fut blessé plusieurs fois. Général d'armée en 1892. Egalement intéressé par le journalisme et les Lettres. La guerre de 1870 lui ayant montré la supériorité de l'armée prussienne, ce fait lui inspire en partie "la Bataille de Dorking" qui eut un très grand succès européen.. Il fit paraître ce texte anonymement et en feuilleton dans le "Blackwood's magazine". Il s'occupa également d'une réforme de l'armée. Elu au Parlement (Parti Conservateur)

La « Bataille de Dorking » se présente comme la relation vécue de l’invasion de l’Angleterre par les Prussiens, racontée par l’un de ces vétérans. Parmi les causes d’un si grand malheur, facilement évitable par une Angleterre puissante et commerçante, il place le manque de fierté de l’Anglais envers son armée, sa suffisance à l’égard  des autres puissances  liées à une organisation militaire défectueuse. L’éparpillement de la flotte anglaise au Canada, aux Antilles, en Chine, les révoltes en Inde et en Irlande ont affaibli d’autant la Grande-Bretagne. Ce furent les annexions de la Hollande et du Danemark par les Prussiens qui décideront de l’engagement dans la guerre, dans la certitude de la gagner:
« L’invasion est un rêve. Une flotte anglaise montée par des marins anglais, dont le courage et l’enthousiasme trouvent un écho dans le cœur des habitants du pays, est déjà partie à la rencontre de notre présomptueux ennemi. L’issue d’une lutte entre des navires anglais et des navires de toute autre nation, à nombre à peu près égal, ne saurait être douteuse. L’Angleterre attend avec calme et confiance le résultat de l’action, qui est imminente. »
L’Angleterre, isolée dans le nord de l’Europe eut soudain connaissance de la condition misérable de sa flotte en perdition, coulée par des mines prussiennes ou « engins infernaux ». Immédiatement, le gouvernement procéda à l’enrôlement de 20 000 volontaires dont fit partie le narrateur. La Bourse et les spéculateurs se précipitèrent pour pallier le coup du sort :
« Nous prîmes le premier train pour Londres, et nous y arrivâmes au moment où la fatale nouvelle de la perte de la flotte fut télégraphiée de Portsmouth. La panique et l’agitation de ce jour-là, la baisse effroyable des fonds publics ; l’assaut de la banque, obligée de suspendre ses payements ; la moitié des maisons de commerce de la ville en faillite ; la publication d’un décret du gouvernement suspendant les payements en espèces et la présentation des billets (…), enfin l’appel aux armes et l’empressement unanime de la population à y répondre, tout cela appartient à l’histoire, et je n’ai pas besoin de vous le répéter. »
Tandis que les marins ennemis approchent de la côte anglaise, les volontaires, mal préparés, mal armés, mal commandés, se dirigent vers Harwich, cantonnant de gare en gare, dans la confusion, le désordre, le vacarme et la cohue, sans que l’intendance ne suivît. Les ordres et contre-ordres se succédant, la seule information sûre qui leur parvint, fut celle de stopper l’avance ennemie dans une région de collines, au voisinage du village de Dorking :
« L’ignorance où tout le monde, depuis le colonel jusqu’au soldat, nous laissait des mouvements de l’ennemi, nous remplissait d’inquiétude. Nous nous représentions l’Allemand poursuivant avec fermeté son plan d’attaque bien combiné, et nous comparions son assurance avec notre propre irrésolution. Le silence au milieu duquel s’accomplissaient les mouvements de l’ennemi nous inspirait une terreur mystérieuse. La journée s’avançait, nous souffrions de la faim, car nous n’avions rien mangé depuis le matin. »
le commandement, assuré par des brutes narcissiques, installe en son esprit d’amères réflexions sur la valeur humaine :
« Le capitaine écouta froidement mon récit, mais il ordonna au peloton de relâcher les deux captifs, qui se sauvèrent à la hâte par un chemin de traverse. Le capitaine était un bel homme à l’air martial, mais rien ne pouvait égaler l’insolence de ses manières, insolence d’autant plus remarquable qu’elle semblait naturelle et provenir d’un incommensurable sentiment de supériorité. Entre un pauvre volontaire boiteux et un capitaine de l’armée victorieuse, il y avait à ses yeux un abîme. Ces deux hommes eussent-ils été des chiens, il est évident qu’on n’aurait pas décidé de leur sort avec plus de dédain. »
Les volontaires perdront rapidement confiance, surtout avec le ventre vide, les batteries de cuisine étant restées en arrière, ce qui les obligea à manger leur viande crue. Ils s’établiront cependant sur une hauteur pour défendre la vallée. De là, les volontaires verront manœuvrer les armées successives qui se pressent, sans cesse plus nombreuses, pour défendre ou forcer l’accès de Dorking, clé de l’invasion et chemin assuré vers Londres :
« C’était comme une scène de théâtre : un rideau de fumée enveloppait le champ de bataille, avec une échappée au centre éclairée par un rayon de soleil couchant. Le versant rapide et glissant de la colline était couvert de troupes ennemies, dont je voyais pour la première fois les uniformes d’un bleu foncé. Elles formaient des lignes irrégulières sur le premier plan ; mais par derrière elles étaient très compactes.»
La plus grande confusion règne dans la gare de Dorking où des fourgons sans chevaux s’opposent à la fuite de la population. Après une attente interminable, la confrontation avec les Prussiens a enfin lieu, à trois heures de l’après-midi. Les troupes anglaises avancent sous un feu d’artillerie incessant et meurtrier. Le beau sentiment esthétique que procure la magnifique discipline anglaise s’avère éphémère : il y eut tellement de morts et de blessés dans les rangs anglais que les volontaires eurent tendance à fuir le champ de bataille :
« Quel beau spectacle de voir ces braves soldats ! Avec quelle précision les gardes descendant le revers de la colline conservaient un irréprochable alignement ! malgré les sinuosités de la plaine, ils faisaient feu et manoeuvraient avec la même régularité que s’ils eussent été à la parade : c’était splendide. Nos cœurs bondissaient d’une ardeur patriotique ; il nous semblait que la bataille était gagnée.»
Les charges à la baïonnette dont le narrateur fit partie ressemblent à une sanglante boucherie :
« Je sentis une vive douleur à la jambe pendant que j’enfonçais ma baïonnette dans le corps du soldat vis-à-vis de moi. J’avoue que j’avais peur de regarder mon adversaire ; cependant je ne détournais pas la tête assez vite pour ne pas voir ce malheureux au moment où il tombait ; les yeux lui sortaient de la tête, et, tout excité que je fusse par le combat, ce spectacle me parut horrible. (…) A une longue journée d’attente avait succédé l’excitation de la bataille, et nous n’avions guère eu le temps d’envisager notre situation ; lorsque chaque minute était peut-être la dernière de notre vie, nous ne songions guère à nos amis et à nos voisins ; et lorsqu’un homme armé d’un fusil est là en face de vous et qu’il veut votre vie, on n’a pas le loisir de se demander qui est l’agresseur, ni si on se bat pour son pays et son foyer. Je pense que toutes les batailles une fois commencées se ressemblent, du moins quant aux sentiments qui animent les combattants. »
Enfin, les rangs se rompent dans la plus extrême des confusions. Le narrateur, dont les amis ont été tués, se retrouve à l’arrière des lignes, en retraite vers Londres, l’ultime charge anglaise ayant échoué. Sur la route de Kingston, le désespoir le gagne lorsqu’il apprend la reddition de Woolwich, l’arsenal général des armées anglaises. Se traînant jusqu’à la maison de son ami Travers, il y arrive juste à temps pour voir le petit enfant de celui-ci blessé à mort par un éclat d’obus :
« Il était trop tard, hélas ! Le pauvre enfant gisait au pied de l’escalier la face contre terre, ses petits bras étendus, ses cheveux blonds baignés dans une mare de sang. Au milieu des milles éclats de la bataille, je n’avais pas entendu l’explosion. Un éclat d’obus était entré par la porte ouverte du vestibule et avait fracassé le crâne de l’enfant. »
Lorsqu’il sort de son évanouissement, la maison est peuplée d’Allemands triomphants. A la honte d’être avili, humilié, méprisé, spolié, il ajoutera celle de l’Angleterre occupée, dépouillée de ses colonies et ruinée dans son négoce :
«  Je me souviens encore avec quel sentiment d’amertume nous voyions qu’il était trop tard pour épargner à notre pays cette profanation, si facile cependant à écarter. Un peu de fermeté, un peu de prévoyance, chez nos ministres un peu de bon sens seulement, et cette calamité sans seconde eût été impossible. Il était hélas ! trop tard, nous étions comme les vierges folles de la parabole. » Il en conclut qu’ «une nation trop égoïste pour défendre son indépendance est indigne de la conserver
La « Bataille de Dorking », écrite dans l’anonymat à l’époque par un Lord anglais, Lord Chesney, a vu son importance croître en proportion inverse de la brièveté du récit. Jamais nouvelle plus courte n’eut une pérennité plus longue, tant fut grande son influence. L’émotion, lors de sa parution, fut immense et donna lieu à de nombreuses imitations ou réfutations tant en Angleterre que dans le reste de l’Europe. Pour la première fois, sur un ton simple et naturel, l’on osa évoquer le pire cauchemar  que peut vivre l’Anglais insulaire : l’invasion de son sanctuaire sacré et la perte de sa puissance économique.
Le roman ne se contenta pas seulement d’en raconter les épisodes, il appuie là où cela fait mal, en recherchant les causes du désastre, liées selon lui à la morgue et au mépris anglais vis-à-vis des autres nations. La polémique fut vive à un point tel qu’elle fut à l’origine d’un nouveau genre littéraire, celui des « guerres futures », dont la veine est encore fortement exploitée aujourd’hui. Il n’était donc nul besoin d’aligner une vingtaine de volumes comme le fit le capitaine Danrit avec sa « Guerre de demain » ou Pouvourville avec son « Héroïque combat », tout était déjà écrit en cet opuscule, chef-d’œuvre authentique dont on attend la réimpression (faite aujourd'hui).


couverture du  roman "la Bataille de Dorking"
la Bataille de Dorking en première édition française
 
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