l'Ingénieur von Satanas - destination-armageddon

Aller au contenu

Menu principal :

l'Ingénieur von Satanas

les oeuvres > LES GUERRES FUTURES 2

l’Ingénieur von Satanas par Albert Robida, la Renaissance du Livre éd., 1919, 1 vol. broché, in-12 ème , 302pp. couverture illustrée par Robida. roman d’expression française. notice bibliographique in " le Bulletin des Amateurs d’Anticipation Ancienne " N°36, déc. 2005
1 ère  parution : 1919
guerres futures 2


Albert ROBIDA

(1848-1926). illustrateur, polygraphe, journaliste. Sa vocation d'être illustrateur l'emporte sur tout. Caricaturiste dans les revues et journaux en vogue qui imposent sa célébrité. Il fonde sa propre revue "la Caricature" avec les meillurs dessinateurs du temps. Il s'intéresse à tous les domaines: histoire, voyages, fantaisie, classiques, anticipation, etc. Après une éclipse, il s'impose aujourd'hui comme l'un des meilleurs dans le domaine conjectural au niveau de Jules Verne ou de H.G. Wells. La justesse de ses spéculations font de lui un visionnaire de l'inventivité et du pessimisme social. Son oeuvre est immense: 60 ouvrages, 200 livres illustrés, 70 revues, et environ 60 000 dessins.

Deux prologues ouvrent le récit. Dans le premier, le diable, empruntant la personnalité du moine Schwartz, présente à l’abbé Gotlieb dans l’abbaye de Fribourg, sa dernière invention (diabolique) : la poudre à canon. Nous sommes en l’an 12…
Dans le deuxième, c’est l’ingénieur Von Satanas qui vient tenter les parlementaires de la paix réunis à La Haye. La science et le progrès allaient enfin établir la paix universelle, lorsque juste avant le banquet de clôture et après la signature du traité, comme l’on allait boire à l’amitié éternelle entre les peuples, les plans du nouveau moteur d’aéroplane et la composition chimique ou microbienne de nouveaux obus présentés par von Satanas séduisirent énormément. Cet ingénieur ressemblait  étonnamment au moine Schwartz…
Au moment où s’ouvre le roman, le narrateur, Jacquemin, est en train de dériver sur un débris, entraîné par les courants, vers la côte hollandaise. Ayant fait partie de l’expédition Hutchinstone pour l’exploration du pôle Nord, en 1914, il était de retour en 1929  quand le bateau sur lequel il regagnait l’Europe, fit naufrage.
Il ne resta d’ailleurs pas longtemps seul sur son épave, rejoint par un autre survivant, le jeune et sympathique Marcel Blondeau, de retour d’une île du Pacifique, et qui lui aussi eut le malheur de sauter sur une mine. Unissant leurs efforts, ils s’interrogent sur l’origine de ces engins meurtriers responsables de leur malheur, sur l’absence de phares le long des côtes, sur la désertification des routes marines.
Alors que leurs vivres diminuent, ils accostent enfin sur une plage sablonneuse, truffés d’objets ressemblant à s’y méprendre à des bombes ayant fait long feu et parsemées de ruines, ce qui témoignerait d’une incontestable violence.  Soudain ils furent abordés par une petite troupe  de gens au visage couvert d’un masque à gaz qui les entraînèrent vers  un abri souterrain. Sans qu’ils le sachent encore, l’on venait de leur sauver la vie. Bien que surpris par l’aspect grotesque et les habits en lambeaux de leurs sauveteurs, ils prirent le temps d’écouter le chef du groupe, un certain Danois,  le  Dr. Christiansen, leur indiquer la cause de leur affreuse situation :
" La gueuse de Science, l’horrible gueuse ! répète le Danois.
-Mais, permettez, fis-je abasourdi, permettez… pourquoi ce blasphème ?
-Eh ! vous devez bien vous en douter !
Sans elle serions-nous terrés dans ces ruines, en péril de mort par asphyxie, avec d’autres dangers nous guettant de tous les côtés : écrabouillements par mines, torpilles, explosions…,
Ecrabouillements venant du ciel par avions… diffusions de maladies épidémiques par boîtes à miasmes, ou grenades à microbes de haute virulence…etc., etc., que sais-je !… "
Et les responsables en sont les Allemands, les " Boches " :
" -Vous avez dit gaz boche, que signifie Boche ? C’est un terme scientifique nouveau ?
-Non ! Boche, l’horrible Boche, le Boche anthropomorphe des tribus germaniques prussifiées, les Boches de la barbarie scientifique, enfin !… les nouveaux Huns, dirais-je, si je n ‘étais certain, ce disant, de calomnier Attila, qui n’avait pas la férocité hypocrite et savante, lui… "

L’abri souterrain où ils se terrent en attendant que se dissipent les "gaz boches" au-dessus de leurs têtes, appartient à un certain monsieur Vandermolen, un pacifique et jadis riche cultivateur de tulipes. C’est là, à Harlem en Hollande, à proximité de La Haye, tout proche du Palais de la Paix, devenu forteresse des " Boches ",  qu’ils subissent les attaques répétées de Prussiens utilisant tous les artefacts de la technologie moderne, bombes chimiques et bactériologiques, gaz asphyxiants et paralysants, lancés par aéroplanes ou par canons à longue portée.  Par manque de prudence de la part des autres nations, les Boches ont envahi, écrasé, désertifié l’Europe :
" Au lieu de couper radicalement les griffes du monstre et de lui casser soigneusement les dents, on se contenta de les rogner légèrement, avec douceur et délicatesse… Faute capitale ! Funeste mansuétude, dont l’Univers tout entier subit aujourd’hui les conséquences effroyables !… L’Allemagne refaisait avec une hâte fébrile son matériel de guerre, le décuplait en le perfectionnant. "
Aujourd’hui vainqueurs mais réduits en nombre, ils en sont à leur dernière extrémité belliqueuse gardant jusqu’à la fin qui est sans doute proche, leur faculté de nuisance :
" -Horreur des horreurs !
-Gesta diaboli per Germanos ! dit Jollimay (…) Ah ! cette Allemagne que nous admirions naïvement et bêtement, nous laissant prendre à sa fausse façade, camouflée avec tant d’art . Hélas ! (…) la docte Allemagne ! Gretchen aux blonds cheveux effeuillant la marguerite de la Science ! Pour nous, à part les Hohenzollern, au fond de la Prusse, à part un clan de hobereaux et de militaires bismarckiens, il n’y avait que la docte Allemagne, la douce, familiale et scientifique Allemagne ! Et nous ne l’apercevions pas, chargeant ses canons derrière un rideau protecteur de poètes suaves et de braves savants à lunettes, préparant son arsenal satanique, accumulant ses moyens d’agression, de meurtre et de pillage. "

Les seuls endroits sûrs qui permettent d’échapper aux bombes de toutes sortes sont les abris, les " terriers " qui ont vu naître une nouvelle civilisation préhistorique :
" Eh bien, est-ce que tout ne vous semble pas préhistorique ici ? Est-ce que nous ne vivons pas dans des espèces de cavernes comme les hommes des premiers âges ? (…) Ah ! comme la comparaison tournerait à l’avantage des premiers hommes ! Ah ! Comme ils y perdraient de vivre avec nous, les braves gens des cavernes préhistoriques, qui n’avaient à craindre que l’ours ou quelqu’autre honnête bétail dépourvu de malice, quasi-inoffensif à côté du bipède scientifique et "kulturé " d’aujourd’hui !… (…)
Les populations qui dans les premières années de la guerre générale ont échappé aux écrabouillements par explosifs, aux intoxications par les nappes de gaz, par les couvercles de vapeurs mortelles, aux infernales projections de flammes, d’acides ou de miasmes, se sont enfoncées dans le sol. On vit sous terre, on creuse la glèbe aussi profondément qu’on le peut, la bonne vieille terre nourricière de jadis, on fouille l’argile, la pierre ou le roc. "
L’abri qui les a accueilli regroupe des ressortissants du monde entier. Christiansen présente à Jacquemin et Blondeau, quelques-uns de ses compagnons d’infortune : Miraud, l’aviateur français, à qui il manque le bras gauche, Bustamente, lieutenant d’infanterie péruvienne et Felton le grenadier néo-Zélandais, Mohamed Bamoko le tirailleur sénégalais, un géant avec une main en crochet et son ami Kuomang, le fils d’un mandarin de Hué, Gibson, ancien milliardaire américain et Démétrius Manoli le Roumain ; enfin et surtout Mme Vitalis, une Parisienne à la jambe de bois et sa fille Jeannne, une délicieuse demoiselle qui n’a jamais connu que la vie des terriers. Autant dire que le  Boche  est l’ennemi du genre humain :
L’Europe !… Rappelez-vous les photographies de la Lune qui nous montraient un astre en démolition, au sol criblé de trous, de cratères écornés et effrités… Eh bien, s’il y a des astronomes dans la lune, c’est exactement ce qu’ils doivent voir chez nous maintenant ! Sans doute la lune a passé par les mêmes horreurs que nous, il s’y sera trouvé quelque race de proie, des Boches lunatiques, pour tout dévaster et saccager jusqu’à extinction complète et définitive !… Dans notre Europe bouleversée, il n’y a plus que des tranchées. Ces tranchées, qui zigzaguent à travers tous les pays, qui sillonnent, coupent, découpent et recoupent plaines et montagnes, c’est depuis longtemps déjà la seule manière de labourer la pauvre terre que connaisse l’Européen !… Les fronts, je ne dirai pas des armées, il n’y a plus d’armées, mais des peuples tout entier en armes, les fronts se pénètrent et s’enchevêtrent, amis et ennemis pêle-mêle les uns dans les autres. (…)
Ces révélations provoquent l’effondrement moral de Jacquemin, frappé d’horreur devant l’effrayant cataclysme. A cause des Allemands, le monde entier a régressé. A cause d’eux, à cause de leur science traîtresse, la civilisation humaine à été réduite à néant :
" Au pilori, la science ! Certes, la guerre de tout temps fut quelque chose de triste et d’horrible, mais notre science est venue, et elle a centuplé…que dis-je, " centimilluplé " les horreurs et les terreurs de la guerre, elle a développé, multiplié, généralisé les possibilités et les facilités de massacre, à toute distance et aux plus longues portées…
Elle a tellement changé et aggravé les conditions des luttes de nations, si affreusement gâté la guerre, enlaidi, sali hideusement l’horreur, que les guerres d’autrefois ne semblent plus que de simples bousculades un peu vives , la bataille d’autrefois  un geste d’héroïsme brutal…. "

Habillés avec des lambeaux de peaux, armés de massues ou d’arcs, mangeant des rats ou les lapins des dunes, n’enlevant leurs masque à gaz qu’à de rares occasions, les troglodytes s’obstinent à survivre malgré tout. Ils ont tous été dupés par l’Allemagne, par son sentimentalisme, par ses " Gretchen ", alors qu’elle ne songeait qu’à utiliser la science en un but de mort, en s’aidant des microbes :
" Quel travail !… Préparation des cultures infectieuses, étude des ferments et des virus, élevage et trituration en grand nombre de tous les microbes, de tous les bacilles susceptibles de transmettre les pires maladies et de faire éclater les épidémies, dosage des produits de nos bouillons de culture arrivés à point, pour les charger en torpilles miasmatiques, en bombes, boîtes, fioles, tubes, pastilles, etc."
La vie dans les terriers est bien organisée. Alors que Jeanne et sa mère s’occupent de faire pousser de rares salades, les hommes partent, quand cela est possible, en expédition. Dans l’environnement en ruines, tous les monuments sont à terre, les bois dévastés, les dunes bouleversées. On y court à la chasse aux rats ou au ramassage des rares escargots. Et lorsque une rencontre s’établit avec d’autres survivants c’est pour s’échanger de pauvres médicaments, des tisanes ou des décoctions contre le typhus ou le choléra.
Avec le temps, les terriers ont été arrangés du mieux possible et Jeanne possède même des fragments de miroirs pour ménager sa féminité. Tous regrettent le temps d’avant, celui de l’abondance et des chefs-d’œuvre.Aujourd’hui, de tous les chefs-d’œuvre détruits, seul un fragment de la toile de Franz Hals " Banquet de la garde civique " subsiste, restauré par M. Vandermolen, fièrement accrochée dans les ruines.
La recherche de nourriture demeure leur  occupation principale. Quelquefois, des prises d’exception améliorent l’ordinaire, comme celle du jour où Bamoko revint avec un cheval errant capturé dans les dunes. En étant nourri il fournira dans quelques temps des réserves importantes de nourriture.Pour cela, il faut aller au fourrage. Un groupe, parti en ce but, tombe sur une horde à l’apparence préhistorique menée par un véritable géant. Pas de panique ! Ce sont de braves pêcheurs de Noorderick commandés par leur bourgmestre qui leur indique la direction de Leyde.
Se faufilant entre les cratères de bombe et les marmites enterrées, ils se reposent un instant dans un village où ils feront la connaissance de Yamoto, aviateur japonais reconverti dans le tir à l’arc qui les accompagnera dans leur entreprise. Le soir tombant, ils devront chercher un abri pour y passer la nuit. Une monstrueuse forteresse roulante hors d’usage dans laquelle vit un Bulgare (allié des Allemands) dégoûté par la guerre, servira en ce but :
" Dans le petit brouillard mouillé du matin, notre ruine de forteresse roulante se dessinait de façon impressionnante et dramatique, dominant un vaste et sinistre paysage de dévastation, où tout était ravage et ruine, le sol crevassé, éboulé, rempli d’aspérités, de trous et de cicatrices, avec des traces blanches ou rouges de fermes ou de villages évaporés, disparus à jamais, les eaux répandus par flaques, les ruisseaux au cours changé, stagnant ça et là dans des trous, les arbres décapités, invalides amputés et disloqués, qui s’obstinaient à vivre tout de même, poussaient de nouvelles branches et garnissaient de feuillage leurs misérables moignons déchiquetés. "
Une bande de loups sentant la chair fraîche les traquera toute la nuit. Yamoto et ses compagnons en tueront un grand nombre mais au petit matin on ne trouve plus trace des cadavres : les loups tués auront été dévorés par leurs congénères.
De retour avec le fourrage, ils découvrent que Blondeau – qui ne les avait pas suivis – avait réinventé le flirt à l’âge des terriers, poétisant auprès de Melle Vitalis qui, d’un naturel gai et optimiste  malgré la situation,  avait non seulement gagné son cœur mais aussi celui de Miraud, établissant entre eux deux une saine émulation à son sujet.
Les nouvelles fraîches sont très difficiles à obtenir en ce temps de " guerre totale " , selon le concept de Luddendorf :
" La Guerre scientifique à longue distance, à l’aveuglette, ne peut plus faire de distinction entre civils et belligérants, tout le monde vit en plein dans les mêmes dangers, partout et toujours, dans la fournaise infernale commune, et je distingue chez tous la soumission à l’inéluctable, le fatalisme résigné, cette forme nouvelle et si triste du courage. "
Pourtant à la Haye, le Palais de la Paix  qui résistait encore semble être à bout de forces : les Boches brûlent leurs dernières cartouches ! Mystérieusement avertis par l’instinct, les survivants des terriers se regroupent, se préparent à l’assaut final avec leurs arcs et leurs flèches, leurs massues et leurs casse-tête.  Pour que la bataille suprême ne soit pas trop sanglante, il faudrait faire taire définitivement les canons. Pour cette dernière fois, le Dr. Christiansen consentira à utiliser la science par la mise au point d’une invention jalousement sauvegardée jusque là, les " Rayons Herziens " qui, en faisant exploser la poudre noire, délivreront définitivement les hommes de l’emprise de l’ingénieur von Satanas. Le roman se conclura avec Miraud, entonnant " la Marseillaise " légèrement modifiée :
" Voici tous les obus toxiques
les suffocants, les asphyxiants,
Torpilles et bombes chimiques,
L’Enfer lâché sur les vaillants !
(bis)
Et sentez-vous dans nos campagnes,
Les nappes de gaz empoisonnés
Venant jusque sous notre nez,
Asphyxier nos fils et nos compagnes !
Aux armes, citoyens,
Assurez vos baîllons… "
" L’Ingénieur von Satanas " paru en 1919 est le plus rare des ouvrages d’Albert Robida. Et le plus sinistre. Ses visions pessimistes du futur, développées dans " le Vingtième Siècle" mais surtout dans " la Guerre au Vingtième Siècle " et, avec Giffard, dans " la Guerre infernale ", intuitions géniales, trouveront ici leur réalisation. La science, source de progrès infini chez Jules Verne, toujours regardée avec méfiance par Robida, devient dans ce roman " cette gueuse de science ", le rêve d’une société mécanisée et d’une vie facile ayant été brisé par la mystérieuse adéquation (qui ne peut être que d’essence satanique) entre la science et la dévorante ambition des Prussiens (les Boches ) rendus seuls responsables du carnage :
" Voyez tous à l’œuvre la hideuse Allemagne,
Hideuse dans son âme, hideuse en ses forfaits,
Son Kaiser qu’on dirait vomi
par quelque bagne,
Ses princes procrées par l’Enfer tout exprès (…)
Appétits monstrueux de quelques brutes féroces, d’une caste de féodaux en fringale de richesses et d’avantages, de théoriciens du massacre productif, de hauts seigneurs de la grande industrie et de la finance affamés de milliards et de puissance… A table pour le festin ! à table ! "
La description de la vie dans les " terriers " est calquée sur celle des tranchées. La lutte pour la survie des individus s’enracine dans un décor minutieusement reconstitué. Aucun détail de la vie quotidienne ne sera laissé de côté : agencement des lieux, difficulté de subsister, de s’habiller, les blessures du corps, les atteintes épidémiques, la crasse, la pauvreté, la misère, la mort, lot quotidien des défenseurs de Verdun. L’agressivité et le désespoir véhiculés dans le récit est à mettre en parallèle avec ceux de Méric dans " la Der des ders " et ceux d’autres romans – non conjecturaux- de Malaparte et de Dorgelès. " L’Ingénieur von Satanas " entonne le chant du cygne d’une Europe défunte et de sa future éclipse de la scène de l’histoire. Un livre prémonitoire composé par un utopiste d’une valeur inégalée.


couverture du roman "l'ingénieur von Satanas"
Belle couverture de Robida pour ce roman rare et recherché
 
 
Retourner au contenu | Retourner au menu