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Dernières nouvelles du monde

les oeuvres > MENACES COSMIQUES

Dernières nouvelles du monde par Anthony Burgess, éd. Acropole, 1984, 1 vol. broché, in-octavo, 412 pp. couverture illustrée par P.S.  roman d’expression anglaise (GB)
1ère parution : 1984   titre original : the end of the world news
menaces cosmiques


Anthony BURGESS

(1917-1993) Ecrivain anglais.  Formation de linguiste, en musique, en littérature. Enseignant. Compositeur, se tourne vers l'écriture à partir de 1965. Activités théoriques importantes et critiques littéraires. Une vingtaine de romans à son actif, dont "Orange mécanique", basé sur les thèmes dystopiques et la violence.

En un montage en parallèle, trois centres d’intérêt narratif se partagent le roman. Premièrement, Sigmund Freud dont l’auteur nous relate la vie, depuis ses débuts à Vienne jusqu’à son arrivée en Angleterre, lorsqu’il répond à la sollicitation d’Ernest Jones et de Marie Bonaparte qui tentent de le soustraire au danger nazi. L’accent est mis sur les doutes du personnage, son caractère entier, ses engagements et la trahison de ses proches (Otto Rank, Ferenczi, Jung, Adler), ainsi que sur la maladie horrible qui devait l’emporter :
« - Le Dr Adler était un faiseur et le Dr Jung un charlatan. Exigeriez-vous d’un peintre qu’il ait un diplôme de peinture avant de commencer à barbouiller des toiles ? Et Shakespeare aurait-il dû être diplômé de littérature dramatique ? La psychanalyse est un art. J’ai tout remis entre les seules mains de ma fille. Ah ! », fit-il. Car l’homme au parapluie, celui qui avait dit : "J‘aime Berlin" parlait maintenant sur les ondes, prêt à déclarer la guerre à l’Allemagne. Ils écoutèrent Chamberlain, puis Freud éteignit la radio. Jones dit :
« Tous, ils assurent que ce sera la dernière guerre.
- Pour moi, oui, certainement… Eh bien, quelle efficacité ! »
Deuxièmement, l’arrivée de Trotski à New-York, son désir de convaincre les travailleurs américains pour qu’ils participent à la lutte des classes, son amour qui balance entre Olga, sa secrétaire et Tatiana, sa femme légitime, enfin son départ précipité pour le Mexique où il sera finalement assassiné sur les ordres de Staline. La « geste » de Trotski est relatée sous la forme d’un opéra avec comme acteurs divers protagonistes qui chantent et dansent comme en un ballet.
Troisièmement, en un futur indéterminé mais proche du nôtre, l’arrivée imminente dans le système solaire de «Lynx», un astre vagabond plus grand que la terre qui est destinée à la percuter  au bout de sa trajectoire,  en ayant au préalable entraîné la lune dans son orbite. Ce sera donc la fin de notre monde décrite à travers les aspects canoniques du thème : submersion des cités côtières, inondations gigantesques des plaines et des bassins, marées terrestres de grande amplitude, incendies et désagrégation sociale avec leurs cortèges de violence, de haine, de désespoir . Dans cet enfer d’une terre métamorphosée, l’auteur s’attache à suivre le destin de personnages séparés les uns des autres dont il relie les fils pour une apothéose finale.
Val est écrivain de science-fiction. Contestataire et alcoolique il représente le « témoin », celui qui vérifie la dégradation des situations. Marié à Vanessa Frame, qui l’adore alors qu’elle le laisse de glace, Val est méprisé par son beau-père, Frame, grand fumeur devant l’éternel et incidemment promoteur du projet devant permettre à quelques élus, triés sur le volet, de sauver leur peau, en prenant la direction de l’espace, en vue d’y perpétuer l’espèce.  Frame convainc le président des Etats-Unis de mettre en œuvre le projet ultra-secret de « l’arche spatiale Amerika II » au Kansas, région devant rester la plus stable dans le cours des événements à venir. Mais Frame est mourant, car il a trop fumé durant sa vie (comme Freud.).  L’arche emportera des êtres jeunes et sains, quelques savants tout de même, même s’ils sont déjà vieux et, pour que l’ordre règne, il en confiera la direction à Bartlett, un psychopathe à l’ego surdimensionné, qui instaure une discipline de fer. Vanessa sera du voyage. Elle insiste pour que Val le soit, lui aussi, l’imposant contre l’avis de Frame.
Mais Val est trop occupé à écluser des verres avec son nouvel ami falstaffien, Willett, grand buveur, poète, lettré et fataliste. Il ratera le rendez-vous de l’arche à cause d’une immense tempête qui noie la ville de New-York dont seules les plus hautes tours resteront à l’air libre, et qui, plus tard,  s’abîmera totalement dans les flots :
«La lune et Lynx, seigneur et vassale, unis cette nuit-là en une gravitation unique. Puis les sens de Val, frappés d’inertie par cette vision, se réveillèrent sous l’aiguillon de la peur : la consommation suprême était proche. La chambre tanguait comme le nid-de-pie d’un navire. Sous Val, l’hôtel grinçait et gémissait comme un grand mât, de tout l’élancement vigoureux de sa structure ; la grêle et la pluie cinglait la fenêtre : le feu lacérait le ciel et le tonnerre grondait à pleine gueule(…) il fut effaré de ce qu’il vit : des vagues écumeuses chargeaient comme des dragons, trois étages plus bas. (…)
« Enfin la terre s’ouvrit , se gorgea d’eau et se referma aussitôt comme pour se gargariser. Skilling, (= maire de New York) maître de la plus grande mégalopole du monde, trois fois candidat, trois fois élu eut le temps d’embrasser du regard l’immense ossuaire, soudain asséché, des quartiers morts et rasés, mais qui, par un miracle d’ironie, gardaient ici et là des configurations de rues et d’avenues. Puis d’autres flots , où déteignait la rouille du soleil, arrivèrent au galop net recouvrirent tout et New York rejoignit les cités antiques englouties par les mers à travers les siècles. »
Lorsque la mer se retire, Val décide, en compagnie de Willett, de se rendre malgré tout au Kansas, à travers un paysage bouleversé dans lequel se déroulent des faits atroces de cannibalisme, de meurtres  ou de viols collectifs :
« Le crâne chauve et la bouche édentée d’un vieillard grimaçait au bout d’une corde attachée à un réverbère tordu et démantibulé. On avait pendu le corps par le cou et le ventre avait été grossièrement ouvert. Des phalanges manquaient aux doigts et aux orteils et, de toute évidence, de minces lambeaux de chair et de peau avaient été découpés dans les membres et le torse. Il était mort depuis des jours, des semaines peut-être : la cavité de l’abdomen grouillait d’asticots gras et luisants. »
Entre-temps le secret de la construction de l’arche est éventé, ce qui conduira Calvin Gropius un prédicateur chaismatique, en compagnie de toute sa famille, dont fait partie notamment son frère Dashiell, tenancier et joueur de cartes professionnel acoquiné avec la mafia, à se déclarer l’élu qui est habilité de plein droit à prendre place à bord de l’Amerika II, rebaptisé en « Bartlett II »,  au moment fatal où Lynx s’apprête à heurter la terre.
Du coup, les événements se précipitent. Seuls Val, Gropius frère, une jeune femme enceinte et Willett accéderont au saint des saints. Willett hésite, ne tenant pas à partir dans l’espace : il regagne la surface terrestre pour y mourir. Bartlett, décidément trop autoritaire, est éliminé. L’arche prend son envol pour un voyage sans retour par-delà le système solaire et la terre se tord dans les dernières affres de l’agonie :
« La première surface terrestre à subir le choc fut le nord des montagnes Rocheuses(…) la terre explosa –noyau tout eau dansante, écorce en poudre – pour former aussitôt, plus à l’extérieur que la poussière de lune, un second anneau, satellite de son successeur dans les annales vertigineuses de la chorégraphie solaire. Il y eut donc le cercle de la lune, et l’autre plus grand, de la planète pulvérisée, tournant déjà selon une parfaite concentricité, poussières lumineuses dans la composition desquelles entraient les moutures corpusculaires de Willett, de Skilling, des frèresTtagliatelle, de Calvin Gropius et de sa famille (sans oublier le chat), comme des milliards d’êtres humains qui, tous, en fait, avaient gratté jadis la surface fertile du globe et regardé les merveilles sorties de l’esprit naître, grandir, se développer. Mozart aussi faisait partie de cette fine farine dorée, là-bas, et en même temps, miracle !il était dans ce salon, tendre, triomphant, noyant jusqu’aux pleurs bruyants d’un petit enfant. Ainsi, portés par les cadences mozartiennes, s’enfoncèrent-ils dans les espaces infinis à l’aube des aubes de leur grand voyage, devenu le nôtre. »
Plus tard, bien plus tard, les descendants des premiers habitants de l’arche se feront une image mythique de notre civilisation et de sa vie culturelle. Car, pour toutes archives, ils n’ont que deux témoignages, aussi improbable l’un que l’autre : la vie d’un certain Sigmund Freud mort d’un cancer de la bouche qui aurait écrit une sorte d’opéra-bouffe intitulé « Trotski à New-York. » !
Ce bref résumé est impuissant à rendre compte du style baroque, foisonnant, chargé d’humour noir de Burgess. Le fourmillement des personnages qui se rencontrent ou disparaissent, l’éclatement du récit en trois intrigues apparemment dissociées, relèvent de la technique narrative. En réalité les deux thèmes fondamentaux à l’œuvre sont bien ceux de la mort (mort de Freud, de Trotski, de la terre), ainsi que de la psychologie traditionnelle, de la culture révolutionnaire, de la civilisation, et puis ceux de la jouissance (jouissance libertaire, narrative ou romanesque). Œuvre décapante, insérée dans le main-stream, elle constitue un exemple de plus, s’il en était besoin, de ce que peut rendre notre genre littéraire en des mains créatrices.


couverture du roman "Dernières nouvelles du monde"
couverture de la première édition du roman en France
 
 
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